lundi 3 octobre 2011

La douleur de Marguerite Duras

En 1985, Marguerite Duras publie chez P.O.L. un recueil de textes sous le nom de La Douleur. Le premier texte, dont le recueil porte le nom, est le plus long et aussi le plus intense. Il s'agit d'un journal écrit à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et retrouvé par Marguerite Duras des années après. Elle y raconte l'attente du retour de son mari, Robert Antelme, résistant déporté le 1er juin 1944 dans un camp de concentration.

Avril 1944. Certains prisonniers et déportés français reviennent à Paris. Duras et son amant D. (Dyonis Mascolo) s'occupent de réunir leurs noms, toutes informations susceptibles d'aider à trouver les personnes non encore revenues et de prévenir les familles qui attendent le retour d'un être cher. C'est aussi le cas de Marguerite Duras qui est sans nouvelle de son mari déporté depuis presque un an. En proie à cette terrible attente, à ce doute cruel (est-il seulement encore vivant ?), elle est totalement désemparée, ne se nourrit plus, ne dort plus, ne vit plus, malgré le soutien de D.. Elle ne cesse d'imaginer son mari mort, ou vivant ses derniers moments, quitte à s'en rendre malade.

Finalement, Jacques Morland (un des noms de guerre de François Mitterrand) retrouve Robert Antelme à Dachau et en informe Duras. Robert Antelme revient grâce à l'aide de ses amis, mais il est presque mort suite à des mois de mauvais traitements. Duras ne le reconnaît plus. Tous s'acharnent à redonner vie à ce corps et cet esprit détruits par les camps de concentration. Ils y arriveront mais à jamais Robert Antelme sera changé, et peut-être aussi l'amour que Duras lui portait...

Encore une fois j'ai apprécié la "voix" de Marguerite Duras, son style et son écriture. Le thème abordé est des plus durs, celui de l'attente d'un être aimé, du doute terrible et Duras parvient à merveille à nous le faire partager, ressentir. Bien qu'intime, son journal apporte des éléments historiques sur la fin de la guerre : retour des déportés, Jacques Morland, De Gaulle... et l'avis de Duras sur ces événements. Enfin, le portrait  que Duras fait de Robert Antelme à son retour est très dur et elle ne nous épargne aucun détail de sa dégradation physique. A lire en étant préparé !

Extraits :

Dès ce nom, Robert L., je pleure. Je pleure encore. Je pleurerai toute ma vie.

Berlin flambe. Elle sera brûlée jusqu'à la racine. Entre ses ruines, le sang allemand coulera. Quelquefois on croit sentir l'odeur de ce sang. Le voir. Un prêtre prisonnier a ramené au centre un orphelin allemand. Il le tenait par la main, il en était fier, il le montrait, il expliquait comment il l'avait trouvé, que ce n'était pas de sa faute, à ce pauvre enfant. Les femmes le regardaient mal. Il s'arrogeait le droit de déjà pardonner, de déjà absoudre. Il ne revenait d'aucune douleur, d'aucune attente. Il se permettait d'exercer ce droit de pardonner, d'absoudre là, tout de suite, séance tenante, sans aucunement connaître la haine dans laquelle on était, terrible et bonne, consolante, comme une foi en Dieu. Alors de quoi parlait-il ? Jamais un prêtre n'a paru aussi incongru. Les femmes détournaient leurs regards, elles crachaient sur le sourire épanoui de clémence et de clarté. Ignoraient l'enfant. Tout se divisait. Restait d'un côté le front des femmes, compact, irréductible. Et de l'autre côté cet homme seul qui avait raison dans un langage que les femmes ne comprenaient plus.  

Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d'être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d'un tunnel. C'est un sourire de confusion. Il s'excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité.

5 commentaires:

  1. J'ai lu ce livre au lycée, pour le bac de Francais. J'avais été très touchée par cette histoire.
    Je crois que ce qui m'a le plus marquée dans cette œuvre c'est qu'elle ne se rappelle pas l'avoir écrit. Ça parait tellement impossible... mais en même temps, la guerre, c'est plutôt une période qu'on veut oublier !

    RépondreSupprimer
  2. Un livre très très fort, un très grand souvenir de littérature

    RépondreSupprimer
  3. L'as-tu lu en raison de son actualité théâtrale?
    En tous cas merci, j'ai vraiment envie de découvrir Duras (après avoir lu L'Amant à un âge définitivement trop jeune...).

    RépondreSupprimer
  4. je connais pas mais j'en entends beaucoup parler je note pour mes prochaines lectures

    RépondreSupprimer
  5. merci bcp pour cette lecture précise et qui trouve le bon ton. Ce livre m'a marquée, il est presque en-dehors de la littérature. c'est un témoignage en état de choc qui traduit le mieux possible une période qu'on a du mal à imaginer.

    RépondreSupprimer