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lundi 19 décembre 2011

Le ravissement de Lol V. Stein / Marguerite Duras

Lol V. Stein a dix-neuf ans quand elle se fiance à Michael Richardson, rencontré pendant ses vacances à T. Beach. L'histoire commence au bal du Casino, quand une femme entre dans la salle et que Michael abandonne instantanément Lol pour partir avec. S'ensuit une "crise", une "maladie" et la disparition de Lol V. Stein. Dix ans plus tard, Lol revient dans sa ville natale, mariée et mère de trois enfants. Elle y retrouve son amie d'enfance, Tatiana Karl, et rencontre l'amant de celle-ci, Jacques Hold.

Je continue dans ma découverte de l'œuvre de Marguerite Duras, avec cette fois-ci un roman, très connu et publié en 1964. Je ne le connaissais que de nom et me demandais quel pouvait être le sens de ravissement dans ce roman. Enlèvement ? Extase ? Le titre joue bien évidemment sur les sens de ce mot. Dès le début du roman, c'est un "je" qui raconte l'histoire de Lol V. Stein, un "je" dont l'identité ne nous est révélée que plus tard. Ce narrateur raconte ce qu'il connaît par ouï-dire et surtout par Tatiana, celle qui était présent au bal et qui a tenu la main de Lol pendant sa crise. Il invente et imagine ce qu'il ne connaît pas, car Lol est un mystère qu'il cherche à élucider.

Trois femmes : Lol V. Stein, Tatiana Karl et Anne-Marie Stretter. Quatre hommes : Jean Bedford, qui a épousé Lol ; Jacques Hold, l'amant de Tatiana ; Pierre Beugner, son mari et Michael Richardson. Ils se lient et se délient entre eux pour former des couples à des états différents : amour naissant, passion charnelle, couples sans amour... Et tout tourne autour du personnage captivant de Lol, et de cette scène du bal à T. Beach qui revient à de nombreuses reprises, sans cesse revécue par Lol et imaginée par le narrateur. Lol est-elle guérie ? Sa maison et sa vie trop ordonnées sont-elles des symptômes d'une folie (le mot est dit) encore présente ? A quoi pense-t-elle lors de ces longues promenades qui la mènent toujours à l'hôtel Des Bois où se rencontrent Tatiana et Jacques Hold ?

Décidément, j'aime l'écriture de Duras. J'aime relire certains passages, parfois à voix haute pour bien en saisir l'oralité. Moins difficile d'accès que des textes plus obscurs (par exemple, Les yeux bleus, les cheveux noirs précédemment lu), il en reste pas moins que certains passages du Ravissement de Lol V. Stein ouvrent la voie à plusieurs interprétations, ce qui complique mais enrichit la lecture. C'est donc définitivement un roman que je vais relire, car il fait partie de ces romans dont les relectures nous apprennent toujours quelque chose. Bien que n'ayant lu que très peu d'œuvres de Duras, Le ravissement de Lol V. Stein fait partie de mes préférés, et m'a totalement ravie.

Un extrait :

Ce que je crois : 
Des pensées, un fourmillement, toutes également frappées de stérilité une fois la promenade terminée - aucune de ces pensées jamais n'a passé la porte de sa maison - viennent à Lol V. Stein pendant qu'elle marche. On dirait que c'est le déplacement machinal de son corps qui les fait se lever toutes ensemble dans un mouvement désordonné, confus, généreux. Lol les reçoit avec plaisir et dans un égal étonnement. De l'air s'engouffre dans sa maison, la dérange, elle en est chassée. Les pensées arrivent. 
Pensées naissantes et renaissantes, quotidiennes, toujours les mêmes qui viennent dans la bousculade, prennent vie et respirent dans un univers disponible aux confins vides et dont une, une seule, arrive avec le temps, à la fin, à se lire et à se voir un peu mieux que les autres, à presser Lol un peu plus que les autres de la retenir enfin.
Le bal tremblait au loin, ancien, seule épave d'un océan maintenant tranquille, dans la pluie, à S. Tahla. Tatiana, plus tard, quand je le lui ai dit, a partagé mon avis.

lundi 3 octobre 2011

La douleur de Marguerite Duras

En 1985, Marguerite Duras publie chez P.O.L. un recueil de textes sous le nom de La Douleur. Le premier texte, dont le recueil porte le nom, est le plus long et aussi le plus intense. Il s'agit d'un journal écrit à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et retrouvé par Marguerite Duras des années après. Elle y raconte l'attente du retour de son mari, Robert Antelme, résistant déporté le 1er juin 1944 dans un camp de concentration.

Avril 1944. Certains prisonniers et déportés français reviennent à Paris. Duras et son amant D. (Dyonis Mascolo) s'occupent de réunir leurs noms, toutes informations susceptibles d'aider à trouver les personnes non encore revenues et de prévenir les familles qui attendent le retour d'un être cher. C'est aussi le cas de Marguerite Duras qui est sans nouvelle de son mari déporté depuis presque un an. En proie à cette terrible attente, à ce doute cruel (est-il seulement encore vivant ?), elle est totalement désemparée, ne se nourrit plus, ne dort plus, ne vit plus, malgré le soutien de D.. Elle ne cesse d'imaginer son mari mort, ou vivant ses derniers moments, quitte à s'en rendre malade.

Finalement, Jacques Morland (un des noms de guerre de François Mitterrand) retrouve Robert Antelme à Dachau et en informe Duras. Robert Antelme revient grâce à l'aide de ses amis, mais il est presque mort suite à des mois de mauvais traitements. Duras ne le reconnaît plus. Tous s'acharnent à redonner vie à ce corps et cet esprit détruits par les camps de concentration. Ils y arriveront mais à jamais Robert Antelme sera changé, et peut-être aussi l'amour que Duras lui portait...

Encore une fois j'ai apprécié la "voix" de Marguerite Duras, son style et son écriture. Le thème abordé est des plus durs, celui de l'attente d'un être aimé, du doute terrible et Duras parvient à merveille à nous le faire partager, ressentir. Bien qu'intime, son journal apporte des éléments historiques sur la fin de la guerre : retour des déportés, Jacques Morland, De Gaulle... et l'avis de Duras sur ces événements. Enfin, le portrait  que Duras fait de Robert Antelme à son retour est très dur et elle ne nous épargne aucun détail de sa dégradation physique. A lire en étant préparé !

Extraits :

Dès ce nom, Robert L., je pleure. Je pleure encore. Je pleurerai toute ma vie.

Berlin flambe. Elle sera brûlée jusqu'à la racine. Entre ses ruines, le sang allemand coulera. Quelquefois on croit sentir l'odeur de ce sang. Le voir. Un prêtre prisonnier a ramené au centre un orphelin allemand. Il le tenait par la main, il en était fier, il le montrait, il expliquait comment il l'avait trouvé, que ce n'était pas de sa faute, à ce pauvre enfant. Les femmes le regardaient mal. Il s'arrogeait le droit de déjà pardonner, de déjà absoudre. Il ne revenait d'aucune douleur, d'aucune attente. Il se permettait d'exercer ce droit de pardonner, d'absoudre là, tout de suite, séance tenante, sans aucunement connaître la haine dans laquelle on était, terrible et bonne, consolante, comme une foi en Dieu. Alors de quoi parlait-il ? Jamais un prêtre n'a paru aussi incongru. Les femmes détournaient leurs regards, elles crachaient sur le sourire épanoui de clémence et de clarté. Ignoraient l'enfant. Tout se divisait. Restait d'un côté le front des femmes, compact, irréductible. Et de l'autre côté cet homme seul qui avait raison dans un langage que les femmes ne comprenaient plus.  

Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d'être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d'un tunnel. C'est un sourire de confusion. Il s'excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité.

vendredi 15 juillet 2011

Les Yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras

Lors d'une soirée d'été, un homme "élégant, mince et grand", aperçoit, dans le hall d'un hôtel, un jeune étranger qui a "le teint blanc des amants. Les cheveux noirs.". Ce dernier rejoint une femme, les cheveux noirs aussi. Tous deux disparaissent sur la plage, sous les yeux de l'homme, qui se met à pleurer "comme les gens désespérés dans le cinéma triste". Plus tard dans la soirée, cet homme retrouve dans un café la même jeune femme, sans la reconnaître. Il lui propose de la payer pour qu'elle vienne chez lui, dormir à ses côtés mais sans la toucher. Elle accepte et chaque soir à la même heure, vient se coucher auprès de l'homme. Dans cette chambre, tous deux vont pleurer le même homme, celui qu'elle a aimé quelques temps, celui qu'il a aimé en un instant fugace.

Les yeux bleus cheveux noirs, publié en 1986 aux éditions de Minuit, est une adaptation théâtrale de La Maladie de la mort, paru en 1982. Comme une pièce de théâtre, il est parsemé d'indications scéniques, dans lesquelles des acteurs lisent le texte, regardent tour à tour les deux héros et le public. L'action se déroule principalement dans une chambre, dans la maison de l'homme, où trône un lit, dans lequel les héros passeront plusieurs nuits à dormir, parler, se regarder... Dans ce huis-clos, deux solitudes se rencontrent et remplissent la scène de leur désespoir, leurs cris, leurs états-d'âme, leurs caresses sensuelles.

"La salle serait dans le noir, dirait l'acteur. La pièce commencerait sans cesse. A chaque phrase, à chaque mot.
Les acteurs pourraient ne pas être des acteurs de théâtre. Ils devraient toujours lire le livre à voix haute et claire, se tenir de toutes leurs forces exempts de toute mémoire de l'avoir jamais lu, dans la conviction de n'en connaître rien, et cela chaque soir.
Les deux héros de l'histoire occuperaient la place centrale de la scène près de la rampe. Il ferait toujours une lumière indécise, sauf à cet endroit du lieu des héros où la lumière serait violente et égale. Autour, les formes vêtues de blanc qui tournent." (p.49-50)

Il est question de trois personnages : l'homme, la femme et l'étranger aux yeux bleus et cheveux noirs. Depuis qu'il l'a aperçu, l'homme se consume de désir pour le jeune étranger et retrouve chez la jeune femme, les mêmes yeux. Mais il est incapable de la désirer, incapable de désirer une femme. Alors, elle se désespère d'amour et se donne à un autre homme la journée. De retour dans la chambre, elle raconte à celui qu'elle désire, les jouissances que lui a procurées cet autre homme. Au delà du désir que tous deux partagent pour le jeune étranger, c'est aussi l'histoire d'un amour impossible entre cet homme et cette femme, d'un désir contraire à la nature de l'homme qui n'aime pas les femmes.

"Je suis allé le chercher sur la plage, je ne savais plus ce que je faisais. Puis je suis revenu dans le parc. J'ai attendu l'arrivée de la nuit. Je suis parti quand on a éteint le hall. Je suis allé à ce café au bord de la mer. D'habitude nos histoires sont courtes, je n'ai jamais connu ça. L'image est là - il montre sa tête, son cœur -, fixe. Je me suis enfermé avec vous dans cette maison pour ne pas l'oublier. Maintenant vous savez la vérité." (p.36)

J'ai bien aimé l'écriture de Marguerite Duras, très particulière. Au premier abord, elle paraît très simple, avec ses petites phrases successives. J'avais peur d'être lassée par ses "il dit ça, il fait ça, il demande ça" etc. Mais, la beauté du texte se révèle dans certains paragraphes, où la sonorité accompagne les images avec volupté. La force du texte se situe dans les mots de Duras, dans les lignes sur lesquelles on s'arrête, celles que l'on relit à haute voix pour en saisir toute la poésie. Plus qu'un texte, c'est une voix que Duras donne à entendre.

"Elle est dans l'ombre, séparée de la lumière. Le lustre gainé de noir n'éclaire que l'endroit des corps. L'ombre du lustre fait les ombres différentes. Le bleu des yeux et le blanc des draps, le bleu du bandeau et la pâleur de la peau se sont couverts de l'ombre de la chambre, celle du vert des plantes du fond des mers. Elle est là, mélangée avec les couleurs, et l'ombre, toujours triste de quelque mal qu'elle ne sait pas. Née comme ça. Avec ce bleu dans les yeux. Cette beauté." (p.48)

En parallèle de ce texte, j'ai lu La pute de la côte normande,  également publié en 1986. C'est un texte très court dans lequel Marguerite Duras explique comment elle a écrit Les yeux bleus cheveux noirs, durant l'été à Trouville, en compagnie de Yann Andréa (à qui elle a dédicacé son livre). Duras peine à écrire l'adaptation théâtrale de La Maladie de la mort qu'on lui a demandée, mais est prise durant l'été 1986, d'une frénésie d'écriture, rythmée par les cris et les disputes avec son amant et assistant Yann.

"C'est l'été 1986. J'écris l'histoire. Pendant tout l'été, chaque jour, quelquefois le soir, quelquefois la nuit. C'est à cette époque-là que Yann entre dans une période de cris, de hurlements. Il tape le livre à la machine, deux heures par jour. Dans le livre, j'ai dix-huit ans, j'aime un homme qui hait mon désir. Yann tape sous dictée. Tandis qu'il tape, il ne crie pas." (La pute de la côte normande, p. 10-11).