vendredi 17 juin 2011

L'Arrestation de Jean Anouilh

Je ne connaissais Jean Anouilh que par sa très appréciée pièce de théâtre, Antigone, lue et étudiée au collège, relue avec plaisir plusieurs fois ensuite. Jusqu'à présent, je n'avais rien d'autre de cet auteur, et c'est ce challenge qui m'en a donné l'idée, puisque le texte de cette pièce a été publié en 1986, année de ma naissance, chez Gallimard.

Un homme et un jeune homme partagent un taxi pour se rendre dans un vieil hôtel de luxe dans une petite ville d'eaux. Ils y rencontrent un petit garçon, dont la mère fait partie d'une troupe de musiciens venus égayer les soirées à l'hôtel, un commissaire à la retraite, un concierge, un veilleur de nuit et des clients de passage. Le petit garçon, qui s'ennuie car sa mère est accaparée par son métier de musicienne et son nouvel amant, Alberto, rencontre une petite fille bourgeoise dont il tombera amoureux. Le jeune homme est venu annoncer à sa femme qu'il la quittait, pour partir avec une autre femme. L'homme, dont on sait seulement qu'il est déjà venu il y a longtemps dans cet hôtel, les observe, les conseille et commente leurs faits et gestes. Au fil des dialogues et des situations, on se demande si le petit garçon, le jeune homme et l'homme ne sont pas en fait la même personne, à différentes époques mais toujours dans le même lieu, la petite ville d'eau et son vieux palace. Comment est-ce possible ? Que s'est-il passé ?  Qui est cet homme ? C'est le commissaire, étonnamment bien renseigné sur les personnages et situations, qui va lever le voile sur ce mystère...

Jean Anouilh donne à voir dans cette pièce de théâtre toute une vie d'homme, de l'enfance à l'âge mur, incarnés par trois personnages, qui se retrouvent au même moment et au même endroit. On est parfois un peu perdus tant la chronologie des événements est floue et ambiguë. C'est un bon livre à relire, pour repérer les indices sur la fin laissés par l'auteur tout au long du livre. Dans les passages que j'ai particulièrement aimés, je me rends compte qu'il s'agit souvent des tirades du commissaire, celui qui, petit à petit, amène l'homme, et le lecteur, à découvrir la vérité.
Le vieil hôtel apparaît comme un endroit mystérieux, sorte de purgatoire, d'entre-deux mondes, atmosphère renforcée par des lumières blafardes et des musiques étranges (dans les indications de scène). Certains acteurs sont amenés à jouer deux rôles, celui de leur personnage jeune et celui de leur personnage qui a vieilli. Plus qu'à lire, c'est une pièce à voir, car on ne reconnaît pas tout de suite l'acteur qui apparaît une deuxième fois pour jouer son personnage vieilli, et l'effet de surprise est alors plus efficace.
Je n'ai pas retrouvé dans L'Arrestation la même émotion que j'avais eu, et que j'ai encore, en lisant Antigone. Cependant, certains dialogues particulièrement bien écrits ont fait mouche, laissant apparaître derrière les personnages, l'auteur, qui critique une certaine hypocrisie de son époque. Jean Anouilh nous offre au final une histoire intéressante de la vie d'un homme, tiraillé entre une vie simple, conforme et ennuyeuse et une vie d'aventures mais sans femme et enfants. La révélation finale, que l'ont peut deviner dans une lecture attentive (et sans lire la quatrième de couverture...) est finalement bien amenée.

Quelques extraits :

"On attache toujours une importance exagérée au présent. On s'agite et, pour finir, nous ne vivons que de souvenirs, comme si les faits, de même que certains plats cuisinés, n'étaient vraiment bons que réchauffés. Le moment nous file entre les doigts, informe, et c'est après, quand tout se remet en ordre, qu'on le déguste... Et rarement dans l'ordre chronologique - qui est une belle foutaise des hommes, vous ne trouvez pas ?..." (Le Commissaire p.80-81)

"Quand le cœur cesse de battre et qu'on est mort pour la médecine, le cœur arrêté, une dernière pulsation irrigue encore une fois le cerveau, vous me l'accordez ? C'est de la mécanique. On a donc encore une seconde d'images ? Un dernier petit tour, les  souvenirs, et puis s'en vont... Toujours est-il que, pour une seconde, le cœur arrêté, on est à l'intérieur de cet instant..." (Le commissaire, p.99)

"C'est admirable la bourgeoisie. C'est la seule classe sociale qui ait trouvé réponse à tout. Elle a assis solidement son gros derrière sur les autres, et peut se consacrer uniquement à son bonne conscience. Remarquez qu'il commence à y avoir des secousses dans le derrière - mais cela ne l'incommode pas encore trop... La maman de cette petite fille est en train de se payer sous nos yeux, les délices de la charité - avec un vieux fond de thé et un reste de tarte aux pommes... Regardez-la qui se rengorge comme une poule, ses perles satisfaites sur son gros jabot luisant... elle fait un peu de social, pendant le five o'clock. Elle aide un petit malheureux avec beaucoup de générosité, à se hisser d'un cran en dehors de l'ornière." (Le Commissaire, p.134)

Les extraits de L'Arrestation de Jean Anouilh sont issus de l'édition Folio (Gallimard).
La pièce de Jean Anouilh a été représentée pour la première fois, à Paris, le 20 septembre 1975 au théâtre de l'Athénée.

Lu dans le cadre du challenge "Année de naissance" organisé par Sabbio.

mercredi 15 juin 2011

Le Roi pêcheur de Julien Gracq

Lors de mon séjour tout récent en Bretagne, j'ai eu l'occasion de visiter le Centre de l'Imaginaire Arthurien, dans le château de Comper. Le centre propose une exposition (cette année sur Morgane et Mélusine) et surtout, une librairie d'ouvrages sur les légendes arthuriennes, de Brocéliande et de Bretagne. Pour les passionnés du monde arthurien, cette librairie est une mine d'or. Je suis repartie avec quelques livres, notamment Le Roi pêcheur de Julien Gracq.

Julien Gracq est né en France le 27 juillet 1910. Son premier roman publié en 1938, Au château d'Argol, est désigné par André Breton comme le premier roman surréaliste. Il se fait connaître avec Le Rivage des Syrtes, qui remporte en 1951 le prix Goncourt mais que l'écrivain refuse. Il meurt le 22 décembre 2007, après de nombreux récits de fiction, récits autobiographiques et réflexions sur la littérature de son époque.

Le Roi pêcheur est la seule pièce de théâtre écrite par Julien Gracq, publiée en 1948 et créée au Théâtre Montparnasse de Paris en 1949. Il s'agit d'une réécriture du mythe arthurien et notamment de l'histoire de Perceval, largement inspiré du Parsifal de Wagner.

"Wagner est un magicien noir - c'est un mancenillier à l'ombre mortelle - des forêts sombres prises à la glu de sa musique il semble que ne puisse plus s'envoler après lui aucun oiseau." (Avant-propos, p.14)

Dans le château de Montsalvage, tous, chevaliers et dames, attendent l'arrivée du Simple, du Pur qui viendra les délivrer et soigner leur roi. Amfortas, le roi du Graal et du château est terriblement blessé, la cuisse transpercée par une lance. "La plaie est affreuse. On dirait une bouche qui mâche une écume de sang noir. les lèvres bougent." (p.21).
Le Graal refuse de se montrer depuis la faute d'Amfortas, qui a été séduit par la belle Kundry, aujourd'hui aide-soignante dévouée. Cette maladie qui le ronge, altère aussi le château et le royaume, où le jour tombe, comme la nuit, enveloppé d'un brouillard humide et étouffant. "C'est le silence du Graal. Nos yeux s'éteignent, notre oreille s'endort, notre souffle se raccourcit et se gèle depuis qu'il n'est plus que pierre froide pour nos cœurs, et pain chiche et amer pour notre bouche. Depuis la faute d'Amfortas." (p.20).
Arrive alors Perceval, jeune, beau et fort chevalier, en quête du Graal. Clingsor, ennemi du roi Amfortas et du Graal, le repère et tente par tous les moyens de l'empêcher de réveiller le Graal...

J'ai beaucoup aimé cette pièce de théâtre et le beau langage poétique de Gracq, qui a su rendre avec brio l'atmosphère lourde et pesante qui règne sur le château. On reconnait très bien le mythe arthurien dans cette pièce, et notamment la trame de Perceval ou le conte du Graal de Chrétien de Troyes, mais Julien Gracq ajoute des éléments nouveaux que j'ai beaucoup appréciés. En effet, le Graal apparaît comme dangereux tant il éblouit ceux qui le contemplent, voire brûle ceux qui ont pêché. Être roi du Graal revient à endosser une lourde charge, quitte à le regretter : "Le Graal est exigeant. On n'endosse pas, comme un costume, ne fût-ce qu'un reflet de la divinité" (p.139). Julien Gracq fait du Graal un objet, quasi-vivant, terrible, purificateur sans concession, assez loin de l'image traditionnelle du Graal et de sa fonction nourricière. Le Mal ne vient pas forcément de là où on l'attend dans cette très belle pièce de Julien Gracq, dont je conseille vivement la lecture.
 
Extrait : 

 ".....les pont-levis s'abaisseront, et les femmes du château le laveront, le parfumeront et le vêtiront de samit, de soie d'Orient et de fourrures de Varangie et le roi le priera au soir dans la grand'salle. Et les chevaliers siègeront à leur rang sur les lits de brocart d'or. Et les portes d'ivoire s'ouvriront, et les trompettes sonneront, et Montsalvage, jusqu'aux plus creux de ses pierres ne sera plus qu'un seul souffle suspendu. Et le Graal sera porté par des vierges de haut lignage sur un plateau de pierres précieuses, et il sera lumière, musique, parfum et nourriture. Et le Graal sera porté devant le Très Pur, et les lèvres du Très Pur murmureront la question qui brise les charmes : "Quel nom est le lien, le plus éclatant que la merveille ?". et la Colombe descendra sur les airs, le Graal éclatera dans la splendeur, la plaie d'Amfortas guérira, la vie coulera aux veines dans toute sa force, et le Très Pur règnera avec honneur sur Montsalvage." (p.30)

Les extraits sont issus de Le Roi pêcheur de Julien Gracq aux éditions José Corti.

mercredi 8 juin 2011

[Challenge Un mot, des titres ] : J'y participe !

Calyspo, du blog Aperto libro, vient de lancer un nouveau challenge très original !

Le principe est simple : il s'agit de lire un livre dont le titre comporte un mot imposé, d'abord par Calypso, ensuite par tirage au sort parmi les mots proposés par l'ensemble des participants. Le challenge a commencé le mercredi 1er juin avec le premier mot imposé. Les participants ont un mois et demi pour lire le livre qu'ils auront choisi.


Le premier mot imposé est : BLEU. Après quelques recherches, j'ai choisi de lire : Les Yeux bleus, cheveux noirs de Marguerite Duras.

La première session se termine le 15 juillet 2011 et les critiques seront publiées ce jour-là.

J'ai hâte de connaître les prochains mots imposés, de voir s'ils correspondent par hasard à un titre déjà présent dans mes livres à lire, ou de faire des recherches pour trouver celui qui me plaira et dans le genre qui me tentera.

Plus d'informations ici et inscription ici pour la session 1.