Affichage des articles dont le libellé est prix océans. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est prix océans. Afficher tous les articles

mercredi 11 juin 2014

Le Prix Océans 2014 a été désigné !

Hier, mardi 10 juin, ont eu lieu les délibérations pour le Prix Océans 2014, suivie immédiatement de la remise du Prix en présence du lauréat.

Le Prix Océans, organisé par France Ô, a la particularité de réunir un jury de douze internautes, blogueurs ou membres d'une communauté de lecteurs, en tout cas des passionnés de lecture qui ont le privilège de participer à un prix qui met en avant la francophonie, les valeurs d'échange, de dialogue et d'ouverture envers d'autres cultures. Les romans en compétition, publiés dans les douze mois précédant la sélection, étaient les suivants :

Céline Nannini, Jeune fille vue de dos aux éditions Mémoire d'Encrier
Philippe Besson, De là, on voit la mer aux éditions Julliard
Véronique Ovaldé, La grâce des brigands aux éditions L'Olivier
Louis-Philippe Dalembert, Ballade d'un amour inachevé aux éditions Mercure de France
Frédéric Ciriez, Mélo aux éditions Verticales
Hubert Haddad, Le peintre d'éventail aux éditions Zulma
Kettly Mars, Aux frontières de la soif aux éditions Mercure de France
Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes aux éditions P.O.L
Fatou Diome, Impossible de grandir aux éditions Flammarion
Edith Serotte, Les fourmis rouges aux éditions Présence Africaine
Raphaël Confiant, Le bataillon créole aux éditions Mercure de France
Karine Tuil, L'Invention de nos vies aux éditions Grasset


Chaque mois, nous recevions trois de ces romans et nous devions élire notre favori. Les livres élus qui se sont retrouvés en finale pour les délibérations ont été :

Le Peintre d'éventail d'Hubert Haddad
Impossible de grandir de Fatou Diome
Le Bataillon créole de Raphaël Confiant
Il faut beaucoup aimer les hommes de Marie Darrieussecq exæquo avec La Grâce des brigands de Véronique Ovaldé

Les délibérations se sont déroulées dans l'enceinte du restaurant L'Alcazar à Paris en compagnie des membres du jury (Sophie, Judith, Marie Anne, Nina, Gwénaëlle, Bernard, Magali et moi-même) et d'Alain Mabanckou, parrain du Prix Océans. Les quatre membres du jury (Delphine, Anne-Françoise, Sabrina et Myriam) qui n'ont pas pu être présents avaient fait parvenir leur choix à l'équipe de France Ô.

Le vote a été serré, deux tours ont été nécessaires pour départager les romans et c'est finalement Le Peintre d'éventail d'Hubert Haddad qui a été désigné comme vainqueur !


Alain Mabanckou remet le Prix Océans à Hubert Haddad
Bravo à Hubert Haddad pour son roman publié aux éditions Zulma, qui a été mon coup de cœur de la sélection 2014 du Prix, avec Le Bataillon créole de Raphaël Confiant, qui d'ailleurs était le concurrent direct du Peintre d'éventail lors des votes.

Vous pouvez lire tous les avis des membres du jury sur Le Peintre d'éventail sur le site du Prix Océans.

Je tenais à remercier France Ô et notamment Sylvie Koné et Fabien Voileau qui nous ont accompagné tout au long du prix, ainsi qu'Alain Mabanckou bien sûr. C'est un très grand privilège de faire partie du jury du Prix Océans, merci merci !

lundi 5 mai 2014

Il faut beaucoup aimer les hommes de Marie Darrieussecq

Solange est une actrice française, installée à Los Angeles. Lors d’une soirée chez le célèbre George, elle fait la rencontre de Kouhouesso, acteur canadien d’origine canadienne. C’est le coup de foudre, surtout pour elle. Solange est blanche, Kouhouesso est noir, et leur relation ne sera pas de tout repos.

Le titre du roman de Marie Darrieussecq est tiré de La Vie Matérielle de Marguerite Duras : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. ». Et l’écriture de Marie Darrieussecq m’a rappelé à certains moments celle de Duras, notamment dans la scène de la rencontre entre Solange et Kouhouesso. Je parle d’ailleurs volontairement de scène, comme au cinéma, car ce roman est construit comme un film : un générique, un début, un « The End » et même des bonus. Et on y croise des stars de cinéma : George (Clooney), Matt (Damon), Vincent (Cassel), Steven (Soderbergh)…  

Il faut donc beaucoup, beaucoup aimer Kouhouesso pour pouvoir le supporter. Car il est distant, présent par intermittence et surtout totalement obnubilé par son projet de film, une adaptation d’Au cœur des ténèbres de Conrad. Si on ne doute pas du coup de foudre pour Solange, on peut franchement se poser la question pour Kouhouesso. Solange est prête à tout pour lui, prête à le suivre jusqu’en Afrique et à mettre de côté sa carrière d’actrice frenchie qui commence à se faire connaître. Si j’ai d’abord trouvé Solange touchante dans son désespoir de femme amoureuse, toujours dans l’attente que Kouhouesso la rejoigne chez elle ou l’appelle ou tout simplement daigne lui parler ou la regarder, j’ai fini par m’agacer légèrement de son comportement soumis et passif.  

Marie Darrieussecq raconte aussi les difficultés qui existent encore pour les couples mixtes : les regards des autres, les différents de points de vue et d’expérience.  Kouhouesso subit encore le racisme ambiant, et il en veut presque à Solange, qui ne peut pas comprendre à cause de son statut de Blanche : « Il l’arrêta, elle était trop française, barricadée dans ses propres préjugés, qu’elle le laisse finir : il aurait eu du mal, comme toujours dans ces dîners, à isoler une phrase vraiment raciste – il avait sa petite idée mais passons – c’était l’ensemble, et c’était fait exprès : on ne peut jamais pointer l’ennemi, il est pris dans l’entièreté de son monde, dans son raisonnement de dominant. C’était ce bloc qui l’épuisait, ce mur qu’ils lui opposaient sans même sans rendre compte, leur monde qu’ils prenaient pour l’univers. » Solange quant à elle, cherche à connaître l’Afrique, à travers Kouhouesso, à dépasser les préjugés et clichés pour se faire une idée de ce qu’est vraiment ce pays. 

C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai lu cette histoire d’amour en cinq actes, rythmé par la belle écriture de Marie Darrieussecq que je découvre pour la première fois et qui a su m’émouvoir.

Lu dans le cadre du Prix Océans.

vendredi 2 mai 2014

Aux frontières de la soif de Kettly Mars

Canaan, camp de réfugiés créé à Haïti après le séisme de 2010, est devenu, un  an après, un immense bidonville dans lequel des milliers de personnes vivent dans la pauvreté, le dénuement et les pires trafics en tout genre. Notamment celui de toutes jeunes filles dont on offre le corps à des hommes prêts à payer pour. C’est le cas de Fito Belmar, architecte et écrivain en panne, qui vient se perdre  tous les vendredis soirs dans une de ses tentes où l’attendent des fillettes effrayées.  Ecœuré par ses pulsions, il espère que l’arrivée à Haïti de Tatsumi, journaliste japonaise avec qui il a échangé des mails, viendra le guérir de ses terribles penchants. 

Fito n’est plus le même homme qu’autrefois. S’il a survécu au séisme, il y a perdu des êtres chers. Il est révolté contre la lenteur du gouvernement qui laisse sa population croupir dans des camps infects et être ravagée par des épidémies de choléra. S’il a eu du succès avec son premier roman, il n’arrive plus aujourd’hui à écrire. Il se noie dans l’alcool, s’éloigne de sa compagne et de ses amis. Seules les jeunes filles qu’il rejoint tous les vendredis soirs sous leur tente contre de l’argent lui donne l’impression d’être encore vivant. Il est en pleine détresse, terrifié par ce qu’il est devenu et rongé par la honte. Mais rien de tout ça n’est parvenu à m’émouvoir, et tous ses problèmes et difficultés résonnent comme des prétextes l’autorisant à s’adonner à des penchants abjects. 

Et puis arrive Tatsumi, la femme qui pourrait parvenir à sauver Fito Belmar et l’empêcher d’aller se perdre dans Canaan ! Une femme qui ressemble à une enfant : « Elle avait une voix d’enfant, une queue-de-cheval, la face ronde et plate, un nez petit et droit, des lèvres épaisses, bien ourlées et comme teintées de vin rouge. […] Elle pourrait aussi bien être un jeune garçon. Une femme enfant. » Alors là, on penche carrément dans le sordide : non seulement, Fito aurait le droit d’être pardonné et excusé, mais en plus par une femme qui lui rappelle les toutes jeunes filles avec qui il prend du plaisir les vendredis soirs… 

Je n’ai pas beaucoup apprécié le côté presque malsain de ce roman et dont on ressort avec un sentiment de malaise. J’aurais aimé que l’auteur donne plus de place aux paroles des jeunes filles abusées, qui apparaissent ponctuellement dans le roman, mais trop peu, et qu’on ait moins l’impression que le comportement de Fito puisse être excusable. Kettly Mars dénonce avec un certain talent d’écriture les horreurs commises dans son pays, mais en adoptant un point de vue très risqué qui peut ne pas plaire à tout le monde.

Lu dans le cadre du Prix Océans.

mercredi 23 avril 2014

La grâce des brigands de Véronique Ovaldé

Maria Cristina Väatonen vit à Santa Monica lorsqu'elle reçoit un coup de fil de sa mère, dont elle n'avait plus de nouvelles depuis des années, lui demandant de venir chercher Peeleete, le fils de sa sœur, et de l'adopter. Cet appel la bouleverse et la ramène au début des années 1970, quand elle s'échappait de Lapérouse (sa ville natale), de sa vie étriquée et empoisonnée par sa mère. Elle n'avait pas encore rencontré Rafael Claramunt qui allait devenir son amant et aussi son tuteur et protecteur dans le monde de l'édition. Car Maria Cristina Väatonen est avant tout écrivain. Son histoire nous est racontée par un narrateur biographe inconnu.

Le début du roman m'a laissée de marbre, notamment à cause du personnage très désagréable de Claramunt et de la façon dont Maria Cristina se laisse maltraiter sans réagir. Mais, j'ai finalement commencé à accrocher à l'histoire à partir de la description de la vie à Lapérouse et des relations très difficiles que Maria Cristina entretenait avec sa mère. Car, disons-le tout de suite, sa mère est une folle. Une folle extrémiste, mystique et ultra-religieuse qui voit le Diable partout et notamment chez ses deux petites filles, jusqu'à leur attacher les mains la nuit pour les empêcher de se masturber...  Meena, la sœur de Maria Cristina, est son contraire, et elles chamaillent et s'adorent comme toutes les petites filles, jusqu'à ce qu'un terrible accident, dont Maria Cristina se sentira toujours coupable, survienne et bloque à jamais l'état mental de Meena à celui d'une adolescente. Enfin, le père de Maria Cristina est un personnage mélancolique qui brille par son absence et sa faiblesse face à la Mère toute puissante et dont on regrette que la relation avec sa fille ne soit pas plus développée, car il est peut-être la seule touche d'espoir dans l'enfance de Maria Cristina.

On peut trouver plusieurs parties différentes dans ce roman : une partie sombre et noire qui raconte cette enfance à Lapérouse et une partie plus "californienne" où Maria Cristina s'émancipe et découvre le sexe, l'alcool, les soirées, le succès littéraire et Claramunt. Une amie et colocataire, Joanne, l'accompagne et la soutient dans les moments joyeux comme dans les plus difficiles. Maria Cristina rencontre également un chauffeur de taxi au nom improbable de Judy Garland, qui s'avèrera important dans sa vie. Enfin, la très courte troisième partie, dans laquelle Maria Cristina fait son retour à Lapérouse et rencontre Peeleete, me laisse un goût d'inachevé.

Mon avis sur ce roman est assez mitigé. J'ai bien aimé, mais il manque quelque chose pour que ce roman devienne un coup de cœur. Est-ce la fin trop rapide à mon goût ? Ou bien le manque de détails sur la vie à Los Angeles dans les années 1970 ? Ou le caractère effacé de Maria Cristina ? En tout cas, je n'ai rien à reprocher à l'écriture de Véronique Ovaldé, fluide, belle et qui se lit toute seule. J'en avais déjà fait l'essai avec Des vies d'oiseaux et mon sentiment se confirme.

Roman lu dans le cadre du Prix Océans.

samedi 5 avril 2014

Le Bataillon créole de Raphaël Confiant

Le bataillon créole désigne ici les jeunes martiniquais qui rejoignirent l’armée française, durant la guerre de 14-18, pour se battre aux côtés de leur « mère patrie », ce lointain pays qu’ils appelaient « Là-bas ».  De la guerre, ils n’en connaissaient ni le déclenchement, ni les enjeux, mais pour défendre  l’honneur de la Martinique et de la « Fwans », certains d’entre eux s’enrôlèrent, comme Théodore, coupeur de canne, Ti Mano éboueur municipale, Ferjule ajusteur à la distillerie et Rémilien l’instituteur.

C’est dans un très beau français créolisé que Raphaël Confiant évoque cette guerre à travers les paroles des soldats, mais surtout de leurs proches, restés en Martinique, et qui voient revenir des corps mutilés ou des cercueils – quand il y en a un. Certes cette langue particulière m’a semblé difficile au premier abord, mais je me suis laissée porter par les nombreuses images qu’elle véhicule, les mots m’étaient inconnus mais leur sens évident.  

On voyage de Martinique en France en passant par les lieux de célèbres batailles, la Somme, la Marne, Verdun et jusqu’au front d’Orient, le détroit des Dardanelles et la presqu’île de Gallipoli. La guerre en elle-même n’est évoquée véritablement que dans quelques épisodes, dont le plus marquant est peut-être celui des tranchées à Verdun. Dans ces épisodes, retranscrits dans des lettres ou des témoignages, on aperçoit les conditions de vie déplorables des soldats créoles, non seulement car ils doivent s’habituer à un climat totalement différent du leur, mais également car ils sont mis à l’écart par les officiers et autres soldats français qui considèrent que tout homme noir vient d’Afrique. Raphaël Confiant rend hommage à ces soldats martiniquais et à ce pan de l’histoire de la Première Guerre Mondiale qui m’était méconnu.

C’est aussi et surtout la vie en Martinique à cette époque qui nous est donnée à voir à travers des personnages hauts en couleur, dans leur langage, leurs superstitions, leurs traditions et leurs coutumes. Par certains aspects, le roman en devient même tragi-comique et c’est peut-être là tout le talent de Raphaël Confiant, de nous avoir donné à lire un roman sur un épisode tragique de l’histoire, sans tomber dans le pathos et le devoir de mémoire.

"Parle-moi de "Là-bas" ! Parle-moi surtout-surtout de la Marne, grand vent qui voyage sans répit de par le monde ! On dit que Théodore est mort dans une tranchée. Je ne comprends pas. Pourquoi l'armée de "Là-bas" se cachait-elle dans des trous au lieu de monter au front ? Pourquoi y attendait-elle que le Teuton fonde sur elle ?" (Man Hortense)

Lu dans le cadre du Prix Océans.

jeudi 27 mars 2014

L'invention de nos vies / Karine Tuil

Samuel, Samir et Nina sont amis et étudiants à la fac de droit à Paris. Samuel et Nina sont en couple, mais, alors que Samuel se rend aux funérailles de ses parents morts dans un accident de voiture, Nina et Samir tombent amoureux. Au retour de Samuel, c'est le drame : il se taille les veines en plein amphi, et Nina décide de rester avec lui par pitié. Vingt ans plus tard, Nina et Samuel sont toujours ensemble, Samuel a raté sa vie, coincé en banlieue sans avoir pu devenir l'écrivain qu'il souhaitait, et tout amour entre eux semble avoir disparu depuis longtemps. En regardant la télé, ils reconnaissent Samir, qui se fait appeler Sam Tahar et à qui tout réussit : grand et célèbre avocat au barreau de New-York, il s'est marié avec une riche héritière juive. Mais juif, il ne l'est pas du tout ! Samuel et Nina s'aperçoivent alors que Samir a repris à son compte des éléments de la vie de Samuel (la mort des ses parents, les origines juives...) sur lesquels toute sa réussite est basée. L'heure des retrouvailles a sonné...

Karine Tuil part du classique triangle amoureux, deux hommes et une femme, et brosse le portrait de trois êtres emprisonnés dans leur vie suite à leurs (mauvais) choix. Toute la vie de Samir repose sur un mensonge, qui le ronge et l'empêche d'être lui-même. Nina a choisi de rester avec Samuel, cédant au chantage qu'il lui imposait. Et Samuel a raté sa vocation d'écrivain et son métier d’éducateur social. La réunion des trois leur offre la possibilité de changer, de revenir sur leur passé : en retrouvant Nina, Samir peut enfin être lui-même tandis qu'elle se libère de l'emprise malsaine de Samuel, et Samuel puise dans son désespoir pour écrire le livre tant attendu. Mais, tout est loin d'être idyllique et le passé les rattrape : la vie que Samir s'est construite est menacée, Nina passe d'une prison à une autre, certes dorée, et Samuel devient victime de son succès. Si l'ascension peut être lente, la chute et les désillusions sont toujours rapides et brutales !

Karine Tuil pose les questions suivantes : peut-on revenir sur son passé et sur les choix qu'on a faits ? Peut-on construire toute sa vie sur un mensonge ? Son écriture est parfois déchainée : elle accumule les mots séparés par des slash, ce qui saccade la lecture et donne un rythme rapide au roman, et construit aussi des phrases très longues, qui en disent beaucoup sur le déferlement des pensées des personnages. Elle malmène ses personnages, ne leur épargnant aucun défaut, aucune épreuve. Le tout donne un roman prenant dont on lit très rapidement les quelques cinq cent pages, même si certaines situations sont tirées par les cheveux, un roman qui interroge les questions de l'identité et des origines.

Ce que j'ai adoré : Karine Tuil rajoute des notes de bas de pages pleines d'humour pour des personnages qui apparaissent dans le roman, personnages secondaires, croisés une seule fois, pour lesquels elle résume la vie en quelques mots.
Par exemple :
"Après avoir étudié les sciences politiques, Ethan Weinstein était devenu sénateur démocrate pour "emmerder" son père."
"Linda Delon, 28 ans, s'appelait en réalité Linda Lamort. Avait modifié son nom pour changer son destin."
Ma préférée : "Cette femme, c'est Maria Milosz, et sa vie mérite plus qu'une note de bas de page."

Lu dans le cadre du Prix Océans.

jeudi 20 mars 2014

Ballade d'un amour inachevé de Louis-Philippe Dalembert

Azaka est un "extracom", un étranger venu s'installer il y a déjà plusieurs années dans un petit village des Abruzzes en Italie. Il y a rencontré Mariagrazia avec laquelle il s'est marié et qui attend aujourd'hui un bébé. Ce couple mixte, qui a longtemps fait jaser, s'est peu à peu fait accepter - ou presque - par la famille de Mariagrazia et la communauté du village. Lorsqu'un terrible séisme vient détruire leur vie, Azaka voit remonter en lui des souvenirs d'enfance, celui d'un autre tremblement de terre, dans son pays natal, qui lui avait déjà pris des êtres chers.

Louis-Philippe Dalembert évoque le séisme de L'Aquila qui a eu lieu en avril 2009, sur lequel il superpose une belle histoire d'amour, celle d'un couple mixte qui s'aime en dépit des traditions familiales et des jugements que l'on pose sur eux. En effet, Azaka aime passionnément Mariagrazia, une femme indépendante, qui a toujours voulu s'émanciper du carcan familial, mais aussi une femme têtue et qui démarre au quart de tour. Leur histoire est touchante, bien que parfois convenue. Mais la mixité est peut-être aussi un prétexte à l'évocation d'un pays en crise, où les tensions raciales et les extrémismes se développent et où les problèmes sociaux sont souvent rejetés sur le dos des immigrés. Surtout dans un petit village, où les traditions et la religion occupent une place importante. Mais Azaka s'adapte à cette mentalité, jusqu'à être accepté au sein de la communauté.

Dès le début, et je dirai même dès le titre, on comprend que la fin est tragique. L'histoire est racontée avec des allers-retours entre le moment présent peu de temps après le séisme, et le passé, celui d'Azaka enfant, celui de l'histoire d'Azaka et Mariagrazia et enfin celui du séisme lui-même. L'auteur réussit à maintenir l'intérêt du lecteur pour une histoire dont on connait la fin, même si on espère se tromper. Les descriptions des deux séismes parviennent à faire ressentir la tension des personnages, et la fin, terrible, est un coup de poing dans le ventre du lecteur.

Une très belle découverte lue dans le cadre du Prix Océans.

mercredi 5 mars 2014

Impossible de grandir / Fatou Diome

Salie, originaire de la petite ville de Niodor au Sénégal, vit aujourd’hui  à Strasbourg. Lorsque son amie Marie-Odile l’invite à fêter un anniversaire chez elle en famille, Salie panique. En effet, « papa, maman, la famille », elle ne connaît pas. Elle est une enfant « illégitime » et toute son enfance, elle a été rejetée, brimée et maltraitée par une famille qui ne l’acceptait pas. Seuls ses grands-parents l’ont recueillie, aimée et choyée, et l’ont aidée à devenir la femme indépendante et écrivain qu’elle l’est aujourd’hui. Mais, l’approche du dîner en famille la tétanise et ses vieux démons, ses souvenirs reviennent la hanter, en la personne de « la Petite », avec qui elle engage un long combat. 

Avec ce roman, Fatou Diome évoque des thèmes forts : le rôle des femmes dans les traditions ancestrales du Sénégal, la nouvelle religion qui vient marcher sur les plates-bandes des anciennes religions, l’intolérance, la violence faite aux enfants, l’intégration, la question des enfants nés hors mariage…  À travers les souvenirs de son personnage, c’est tout un pan de la société sénégalaise que nous explorons. Ce sont d’ailleurs les épisodes de l’enfance de Salie que j’ai le plus appréciés dans ce roman : la plume de Fatou Diome est belle, poétique et elle parvient parfaitement à rendre compte des émotions, des sentiments d’un enfant. Le message délivré par le roman est puissant : s’accepter soi-même, accepter son passé et grandir. 

Grandir, devenir adulte, considéra la Petite, c'est ne plus courir à la recherche d'un bosquet où se tapir. Devenir adulte, c'est, au lieu de s'enfuir en permanence, oser se retourner et, enfin, faire face au loup.
J'étais absolument d'accord avec elle et j'allais enfin tout affronter, les loups, mais aussi cette naissance qu'on me reproche, alors que je n'y suis pour rien. Allons-y !

Malheureusement, Fatou Diome entrecoupe son texte de longs passages proches d’une psychanalyse, ou à teneur philosophique, qui m’ont quelque fois fait perdre le fil de la narration. Les 400 pages se concentrent sur quasiment une seule journée, dans laquelle Salie engage un dialogue avec « la Petite », entre dispute et réconciliation. C’est un roman très introspectif et l’auteur semble parfois oublier son lecteur. Ce roman m’a semblé souffrir de quelques longueurs, et aurait mérité d’être allégé. Malgré tout, ce roman est une belle découverte de la plume de Fatou Diome et m’a donné envie de lire son premier roman, Le ventre de l’Atlantique.

Lu dans le cadre du Prix Océans.

jeudi 20 février 2014

Mélo de Frédéric Ciriez



Le roman de Frédéric Ciriez se compose de trois parties bien distinctes les unes des autres : on a trois histoires différentes, trois personnages qui se croisent à peine et  une écriture particulière à chaque partie.

La première partie est centrée sur un syndicaliste en mal de vivre, qui roule dans Paris sans but, si ce n’est celui de se suicider. Je n’ai pas accroché à cette partie-là : l’écriture m’a paru complexe, difficile à suivre, on passe du passé au présent sans prévenir et il ne se passe pas grand-chose. Même le personnage, qui est quand même sur le point de se tuer, n’a suscité d’intérêt ou de compassion chez moi.

"Le cœur bat dans sa cage, sent confusément l'appel sanglant du crépuscule. Il aimerait sortir, gigoter à l'air libre, se taire, mais il cogne comme le soleil au-dehors, qui a entamé sa lente descente vers l'ouest et prépare sa sortie. Le conducteur ébloui a mis ses lunettes de navigateur à cordon souple. Son portable vibre. Il lit : VIENS MOURIR CE SOIR."

La deuxième partie a été une belle surprise. J’ai découvert Parfait, conducteur de camion poubelle à Paris. Mais il est surtout un sapeur, c’est-à-dire un membre de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes (SAPE). C’est une mode vestimentaire qui vient du Congo, haute en couleurs et en excentricité. Et Parfait en est le parfait exemple ! Si le début de son histoire est peu ragoûtant (car il nous emmène faire la tournée de ramassage des poubelles dans les quartiers de Paris), la suite est très intéressante : j’ai découvert l’univers de la SAPE, j’ai vu Parfait se transformer en sapeur et lancer des défis à d’autres membres, c’était amusant et rafraichissant, bref un régal !

"Je passe un slip boxer arlequin jaune et vert,
une chemise de soie jaune électrique,
mes boutons de manchettes en argent massif gravés P & P, 
une cravate courte en lézard argenté, 
un pantalon cigarette jaune électrique, 
une ceinture en lézard argenté."

Enfin, la troisième partie suit un tout autre personnage : Barbara, jeune femme d’origine chinoise, vendeuse ambulante sur patins à roulettes de gadgets en tout genre. Avec elle, on roule dans Paris, d’un quartier touristique à un autre, on fait des affaires et on croise toutes sortes de gens. Barbara est aussi une étudiante dans une grande école de commerce (la vente ambulante lui permet de payer ses études) et une amoureuse malheureuse… Cette troisième partie était plutôt bien, mais je l’ai trouvée plus courte et le personnage de Barbara aurait mérité plus de développement, dommage !

"Barbara patinait sur des rollers de freeskate Powerslide Hardcore Evo à chaussures de carbone et platine de magnésium extra light modèle 2013. Elle slalomait présentement sur les trottoirs près de l'Opéra où, à sa manière, elle dansait mieux que les petits rats qui souffraient en rang sur la pointe des pieds."

Mélo est donc une lecture en demi-teinte, avec des hauts et des bas, qui a quand même réussi son pari : celui d’émouvoir. J’ai découvert un auteur très intéressant, au style complexe, qui m’a surprise avec son roman en trois parties que l’on pourrait presque dissocier les unes des autres.

Lu dans le cadre du Prix Océans.

lundi 10 février 2014

De là, on voit la mer de Philippe Besson

Louise est un écrivain à succès, qui a besoin de s'isoler de temps en temps pour écrire. Elle quitte Paris, et son mari François qui a l'habitude de la voir s'éloigner et toujours finir par revenir vers lui, pour l'Italie. C'est dans la villa d'une amie à Livourne qu'elle trouve l'inspiration, partageant son temps entre écriture et balade sur le port maritime. Elle rencontre Luca et une intense relation se noue, malgré leur différence d'âge. Un grave accident la rappelle à Paris auprès de son mari.

L'histoire est très banale : une femme mûre et intelligente qui se voit revivre dans les bras d'un bel étalon italien, macho et fils à maman comme il faut, et un mari délaissé, faible qui tente un acte désespéré pour la faire revenir. Forcément, quand j'ai vu que le roman prenait cette tournure, j'ai été un peu déçue, mais j'ai persévéré dans l'espoir d'une surprise, en vain. Philippe Besson traite la fin d'une relation et le début d'une autre de façon simple et efficace (on a quand même envie de savoir où ça nous mène), mais qui manque cruellement d'originalité.

Si on passe outre, on a affaire à une belle écriture, très proche du réel, où chaque pensée cachée, chaque vérité derrière les mots et les actions des personnages est détaillée. J'ai aimé ce côté très introspectif du roman : tout est écrit à la troisième personne, mais on est vraiment dans la tête des personnages et on connaît leurs pensées, leurs sous-entendus, leurs non-dits.

De là, on voit la mer n'est pas un coup de cœur. C'est un roman lu très vite, quand même apprécié, mais qui laisse un arrière goût de déjà-vu trop présent.

Extrait : Il faudrait probablement s'interroger sur l'enchaînement des circonstances, sur cette fatalité étrange qui fait qu'un accident en entraîne un autre, ou sur ces trajectoires qui bifurquent considérablement juste parce qu'elles ont frôlé un obstacle minuscule.
En réalité, si on s'interroge si peu, c'est sans doute parce que, la plupart du temps, on ne change rien à ce qui devait arriver.

jeudi 6 février 2014

Prix Océans : deuxième sélection arrivée !



 La sélection de février du Prix Océans est arrivée dans nos boites aux lettres.

Impossible de grandir de Fatou Diome, éditions Flammarion : Salie est invitée à dîner chez des amis. Une invitation apparemment anodine qui la plonge dans la plus grande angoisse. Pourquoi est-ce si "impossible" pour elle d’aller chez les autres, de répondre aux questions sur sa vie, sur ses parents ? Pour le savoir, Salie doit affronter ses souvenirs. Poussée par la Petite, son double enfant, elle entreprend un voyage intérieur, revisite son passé : la vie à Niodior, les grands-parents maternels, tuteurs tant aimés, mais aussi la difficulté d’être une enfant dite illégitime, le combat pour tenir debout face au jugement des autres et l'impossibilité de faire confiance aux adultes. A partir de souvenirs personnels, intimes, Fatou Diome nous raconte, tantôt avec rage, tantôt avec douceur et humour, l'histoire d'une enfant qui a grandi trop vite et peine à s'ajuster au monde des adultes. Mais n'est-ce pas en apprivoisant ses vieux démons qu'on s'en libère ? "Oser se retourner et faire face aux loups", c'est dompter l'enfance, enfin.

De là, on voit la mer de Philippe Besson, éditions Julliard : Une villa en Italie, le soleil trop fort, des ferries qui font la traversée vers les îles, une romancière qui peine à finir un livre, un jeune officier de l'Académie navale, un accident de voiture à des centaines de kilomètres, l'enchaînement des circonstances, la réalité qui rejoint la fiction, la fin d'un amour, le commencement d'un autre peut-être. 
Dans ce roman plus personnel qu'il n'y paraît, l'auteur de L'Arrière-saison dresse le portrait d'une femme puissante et de deux hommes fragiles, en proie à des hésitations sentimentales.

Mélo de Frédéric Ciriez, éditions Verticales : La veille du 1er mai 2013, deux hommes et une femme circulent dans les rues de Paris et de sa proche banlieue : un syndicaliste au bord du suicide, un sapeur congolais chauffeur de camion-poubelle et une jeune Chinoise vendeuse de briquets. Trois personnages qui se croisent à peine et vont bientôt glisser dans la nuit. Quel feu les consume ? Mélo.
Avec sa langue incarnée, généreuse et imagée, Frédéric Ciriez s'impose ici comme un témoin de l'infra-ordinaire, des invisibles qui hantent notre réalité.




Premières réactions en lisant les 4e de couverture :
- Je vais voyager ce mois-ci :  rues de Paris et sa banlieue, Sénégal et Italie !
- Je vais découvrir de nouveaux auteurs : Fatou Diome et Frédéric Ciriez et en redécouvrir un autre, Philippe Besson lu il y a longtemps déjà
- Deux des romans de ce mois-ci proposent une histoire avec deux hommes et une femme (Mélo et De là, on voit la mer) : c'est le trio qui fonctionne bien dans les romans ?
- J'ai l'impression d'avoir affaire à des romans et des styles très différents et ça me plaît !

Vous retrouverez mes chroniques sur mon blog et les chroniques des autres membres du jury sur le site du Prix Océans.


jeudi 23 janvier 2014

Jeune fille vue de dos / Cécile Nannini

Ce roman n'en est pas vraiment un. C'est plutôt un journal, rempli d'anecdotes, de courts paragraphes et parfois de poèmes. C'est le journal d'une jeune femme qui y transcrit ses pensées, ses lectures, ses voyages, ses rencontres...

La narratrice est une jeune femme intelligente, cultivée, qui adore lire et découvrir de nouvelles choses, et j'ai d'abord apprécié ses notes sur les livres et les auteurs qui l'accompagnent pour un temps et ses morceaux de sa vie qu'elle nous fait partager. Elle voyage beaucoup, flâne dans les rues des villes qu'elle visite, passe d'une gare à une autre, d'un verre de vin dans un bar à un autre... 

Malheureusement, j'ai vite trouvé que le récit tournait en rond. Dès le début, on est pourtant prévenus : 
"Je n'arrive à faire face à rien. On ne peut me voir que de dos. C'est le journal de cette incapacité. [...] De toute façon, il ne se passe rien avec moi." 

Et cela continue : "Je suis en prison à l'intérieur de moi et j'étouffe. Comme si la flamme me bouffer au lieu de me faire avancer. Plus je vieillis, plus je ne sens perdue".

On a affaire à une jeune femme autocentrée, déconnectée de la réalité, paumée, qui ne parvient pas à avancer (mais est-ce qu'elle essaie vraiment ?), qui n'arrive pas à écrire, déprimée. Mais à aucun moment, je n'ai pu ressentir de compassion ou d'affection pour elle, j'ai juste eu envie de la secouer en lui disant "Allez, réveille-toi et bouge-toi un peu, tu n'as plus 15 ans !! Essaie de faire quelque chose de ta vie". D'ailleurs, je n'ai même pas bien compris quel était son problème (la difficulté d'écrire ? la solitude ?), ni où l'auteur voulait en venir. On attend à chaque nouvelle page, un rebondissement, une prise de conscience, un changement dans le personnage, mais rien de rien...

Cette lecture, qui débutait bien, a mal fini... Je ne suis pas du tout parvenue à m'identifier et à m'attacher à cette jeune femme narratrice de son journal, mais peut-être que d'autres lecteurs ont su apprécié ou apprécieront ce roman, rythmé par l'écriture de Cécile Nannini qui, au demeurant, est précise, fluide et agréable à lire.


Publié en février 2013 aux éditions Mémoire d'encrier et lu dans le cadre du Prix Océans.

jeudi 16 janvier 2014

Les fourmis rouges d'Edith Serotte

Marie-Claudine, d'origine haïtienne mais montréalaise dans son cœur, quitte sa ville, ses proches et son travail qu'elle aime, pour suivre son compagnon Arnaud en Guadeloupe, qui a obtenu un bon poste dans l'entreprise familiale. Elle y découvre une toute autre vie à laquelle elle va devoir s'habituer et rencontre la famille d'Arnaud, qui ne l'accepte pas vraiment. Pire, elle attend en vain un permis de travail et se retrouve totalement désœuvrée alors qu'Arnaud semble prendre ses distances avec elle...

Proche d'un journal intime, ce court roman tourne autour de Marie-Claudine, ses pensées, ses souvenirs. Elle regrette Montréal et sa vie d'avant, et régulièrement nous emporte avec elle au Québec. Il faut dire qu'elle se sent bien seule, son compagnon Arnaud est pris par son travail alors qu'elle ne parvient pas à en trouver un, elle n'a pour seule compagnie que son chat, dans une ville dont elle ne connaît rien ni personne. C'est donc pour elle un véritable choc culturel, et Edith Serotte évoque ce mélange de cultures par des expressions québécoises et du créole guadeloupéen qui parsèment le roman.

J'ai bien aimé suivre les déambulations de Marie-Claudine dans Pointe-à-Pitre et à Montréal. Ce personnage m'a intéressée, elle est volontaire, un peu perdue, amoureuse et déterminée, mais je regrette que l'intrigue ne soit pas plus développée, mieux menée et moins centrée autour de Marie-Claudine.

Extrait : Moi, je vois la mer au bout de ma rue. Cette déclaration fait systématiquement rire Arnaud. Mais, la mer est belle et bien là, obsédante et entêtante comme un parfum capiteux. Elle est là immobile, insaisissable par-dessus les toits ornés d'antennes satellites des maisons blanches. Je la devine encore plus aux mâts des navires de croisière qui redessinent mon horizon. Des navires gigantesques qui accostent le ventre lourd, chargé de victuailles, de souvenirs et de fantasmes.

Lu dans le cadre du Prix Océans.

vendredi 10 janvier 2014

Le Peintre d'éventail / Hubert Haddad

Matabei se retire du monde après un terrible accident qui a causé la mort d'une jeune fille. Il jette son dévolu sur la paisible pension de dame Hison, en pleine nature, et se lie d'amitié avec le vieux jardinier, Osaki. Ce dernier est en fait un peintre d'éventail et un poète talentueux, dont Matabei va devenir le disciple et le successeur. A la pension, il rencontre les habitués des lieux et le jeune Xu Hi-han dont il va chercher à faire l'éducation. Xu Hi-han, le narrateur, nous rapporte les dernières paroles de Matabei, sa vie et son œuvre.

"L'histoire vraie de Matabei Reien - celle qui concerne les amateurs de haïkus et de jardins - commence vraiment ce jour d'automne pourpre où dame Hison l'accueillit dans son gîte."

Hubert Haddad emmène le lecteur dans un Japon merveilleux comme j'en ai toujours rêvé, un Japon contemplatif où le temps s'écoule différemment, rythmé par les changements de saison, un Japon où la nature est omniprésente. Le jardin de la pension de dame Hison est un paradis sur terre où la flore et la faune s'épanouissent grâce aux bons soins de Maître Osaki et de Matabei.
Mais cette nature paisible et harmonieuse peut aussi se déchainer à tout moment, entrainant destruction et chaos. Ce Japon à deux visages, régulièrement secoué par des tremblements de terre, Hubert Haddad réussit parfaitement à le saisir, nous faisant basculer d'un monde idyllique à un état apocalyptique.
Quand ce ne sont pas les forces de la nature, ce sont les passions des hommes qui viennent troubler la communauté sereine de la pension...

Le Peintre d'éventail est aussi un roman sur la transmission, de Maître Osaki à Matabei, puis de Maître Matabei à Xu Hi-han : transmission de l'Art, la peinture sur éventail et la poésie, et d'un savoir-faire, la création d'un jardin parfait. C'est cet apprentissage et l'amitié et le respect qu'il éprouve pour son maître qui sauvent Matabei de sa solitude et lui réapprennent à aimer.

"Le manuel du parfait jardin de maître Osaki se nichait donc, dessins et poèmes, dans les pliures de ses trois lots d'éventails. Après l'enseignement oral, indispensable, Matabei découvrit ainsi l'enseignement réservé au seul initié posthume. Chaque éventail ouvert était tout à la fois une page du secret et un coup de vent dans les bonheurs du jardin."

La beauté et la poésie de l'écriture d'Hubert Haddad sont parvenues à me faire voyager dans un Japon plein de grâce, où la nature, majestueuse et terrible, est un personnage à part entière.

C'est donc une très belle lecture pour commencer le Prix Océans, dont je suis juré, et je vous invite à visiter le site pour découvrir les avis des autres membres du jury.

lundi 30 décembre 2013

Prix Océans : les premiers livres sont là !



Ça y est la première partie de la sélection du Prix Océans est arrivée dans ma boite aux lettres ! Comme je vous le disais ici, je fais partie du jury et c'est avec beaucoup de plaisir que je vais commencer à lire ces trois romans :



Jeune fille vue de dos de Céline Nannini, éditions Mémoire d'Encrier : "Je n’arrive à faire face à rien. On ne peut me voir que de dos. C’est le journal de cette incapacité. Un ami m’a poussée à l’écrire. Il y a chez moi cette impossibilité d’agir, comme si j’étais allergique à tout ce qui pourrait m’engager dans quelque chose. Si je m’envole souvent c’est pour être sûre de retomber sur la tête. De toute façon (vous verrez), il ne se passe rien avec moi. Je dois avouer que je ne suis plus une jeune fille, même si je ne parviens pas à autre chose." Ce roman est le journal d’une jeune fille pressée. Elle fonce droit devant elle. De simples petites phrases. Tranchantes. Légères. Concises. Comme les ricochets de la vie. Elle bouge et fait tourner mille et une histoires : bouffe, vins, livres, musiques, voyages, musées… Elle transcrit des bouts de vie et nous communique cette étrange musique du quotidien. Elle s’imagine écrire un livre, ce roman que vous avez entre les mains en traversant à vive allure les paysages.

Les fourmis rouges de Edith Serotte, éditions Présence africaine : Haïtienne par sa mère et montréalaise par la vie, Marie-Claudine vient finalement se fixer en Guadeloupe. En attente d’un permis de séjour et meurtrie par le choc culturel, souvent installée sur son balcon au cœur de la ville, elle pose un regard à la fois lucide et désemparé sur Pointe-à-Pitre. Un beau matin, elle ose enfin se questionner sur le désir qui l’a poussée à suivre Arnaud son compagnon. Un attachant blues caribéen... 

Le Peintre d'éventail d'Hubert Haddad, éditions Zulma : C’est au fin fond de la contrée d’Atôra, au nord-est de l’île de Honshu, que Matabei se retire pour échapper à la fureur du monde. Dans cet endroit perdu entre montagnes et Pacifique, se cache la paisible pension de Dame Hison dont Matabei apprend peu à peu à connaître les habitués, tous personnages singuliers et fantasques. Attenant à l’auberge, se déploie un jardin hors du temps. Insensiblement, Matabei s’attache au vieux jardinier et découvre en lui un extraordinaire peintre d’éventail. Il devient le disciple dévoué de maître Osaki. Fabuleux labyrinthe aux perspectives trompeuses, le jardin de maître Osaki est aussi le cadre de déchirements et de passions, bien loin de la voie du Zen - en attendant d’autres bouleversements... Avec le peintre d’éventail, Hubert Haddad nous offre un roman d’initiation inoubliable, époustouflant de maîtrise et de grâce.

Je suis plutôt contente de cette sélection car elle offre, à première vue, des romans différents, des auteurs que je ne connais pas et des maisons d'éditions de France et d'ailleurs (les éditions Mémoire d'Encrier sont basées à Montréal) que j'ai plaisir à découvrir. 

Je commence ma lecture par Le Peintre d'éventail d'Hubert Haddad (avec le bandeau "Sublime Japon", c'était obligé...) et je vous en reparle bientôt !

mardi 10 décembre 2013

Prix Océans 2014 : la sélection



Je vous en parlais à peine hier, et voilà que la sélection des douze romans à lire pour le Prix Océans vient d'être communiquée.

Sélection 2014 :

Céline Nannini, Jeune fille vue de dos aux éditions Mémoire d'Encrier
Philippe Besson, De là, on voit la mer aux éditions Julliard
Véronique Ovaldé, La grâce des brigands aux éditions L'Olivier
Louis-Philippe Dalembert, Ballade d'un amour inachevé aux éditions Mercure de France
Frédéric Ciriez, Mélo aux éditions Verticales
Hubert Haddad, Le peintre d'Eventail aux éditions Zulma
Kettly Mars, Aux frontières de la soif aux éditions Mercure de France
Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes aux éditions P.O.L
Fatou Diome, Impossible de grandir aux éditions Flammarion
Edith Serotte, Les fourmis rouges aux éditions Présence Africaine
Raphaël Confiant, Le bataillon créole aux éditions Mercure de France
Karine Tuil, L'Invention de nos vies aux éditions Grasset

Bonne nouvelle, je n'en ai lu aucun alors ça sera de vraies découvertes, même si bien sûr il y a des auteurs que je connais déjà.

Nous devrons sélectionner chaque mois un roman et le lauréat sera désigné en juin, après une délibération en présence d'Alain Mabanckou, le parrain du Prix Océans.

Vous retrouverez ici toutes mes chroniques, vivement que ça commence !

lundi 9 décembre 2013

Prix Océans / France Ô : édition 2014


Dans quelques jours, le Prix Océans 2014 sera officiellement lancé ! Ce prix organisé par France Ô récompense un roman francophone et fait la part belle aux livres "mettant en lumière les valeurs d'ouverture sur le monde, d'échanges, de dialogue des cultures et d'humanisme". Beau programme non ?

Le jury est composé de douze internautes, parrainés par le formidable Alain Mabanckou. J'ai la chance d'être membre du jury pour la deuxième fois, et je suis très heureuse de refaire partie de l'aventure, de revoir les anciens membres du jury et d'en rencontrer les nouveaux.

Douze livres seront sélectionnés et je ne manquerai pas de vous dévoiler les titres dès qu'ils seront connus. En 2012, c'est Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga qui avait remporté le Prix Océans France Ô.

Vous pouvez dès à présent visiter le site Internet du Prix Océans où seront notamment regroupées toutes les critiques par les douze membres du jury des romans sélectionnés. Vous pouvez suivre l'actualité du Prix sur le Twitter et la page Facebook de France Ô, et bien sûr ici sur le blog !

lundi 7 janvier 2013

Prix Océans 2012 : bravo à Scholastique Mukasonga !


Le Prix Océans 2012 a été décerné pour la toute première fois, aujourd'hui lundi 7 janvier, à  Scholastique Mukasonga pour Notre-Dame du Nil ! Bravo à la lauréate et merci pour cette belle lecture !

C'est avec plaisir que j'ai pu assister, en tant que membre du jury, aux délibérations qui ont eu lieu samedi 5 janvier : Notre-Dame du Nil a remporté le prix avec 7 voix sur 12. 5 voix ont été attribuées au très beau roman de Léonor de Récondo, Rêves oubliés. Enfin, Le glacis de Monique Rivet n'a malheureusement pas obtenu de vote.

J'ai également participé à la remise du prix qui a eu lieu aujourd'hui au siège de France Télévisions : ce fut très intense mais merveilleux ! Merci au parrain du jury Alain Mabanckou pour sa joie de vivre, Scholastique Mukasonga pour sa grande gentillesse et à l'équipe de France Ô pour leur organisation et à l'équipe de Babelio pour m'avoir sélectionnée et permise de vivre cette très riche expérience ! Longue vie au Prix Océans !


jeudi 18 octobre 2012

Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane


Après avoir été répudiée par sa mari sous un faux prétexte, Khadîdja quitte le Mali et s'intalle à Paris où elle vit seule avec ses quatre enfants dans le quartier de Château-Rouge. Chaque jour est un combat : elle se bat pour trouver assez de nourriture pour ses enfants alors qu'elle ne travaille plus, elle se bat contre les vieilles traditions maliennes qui l'excluent la communauté parce qu'elle a une relation avec un homme blanc, elle se bat contre ses voisines maliennes qui aimeraient qu'elle soit comme elles, grosse, mariée et soumise et elle se bat contre la rue qui abrite trafics en tout genre et  qui pourraient compromettre son fils aîné. 

Des fourmis dans la bouche est un roman très dur, très noir qui aborde l'aspect négatif de l'immigration, celui dans lequel les immigrés ne sont pas intégrés et vivent en communauté dans des conditions abominables où l'insalubrité et la faim règnent. Et dans ce monde où les femmes n'ont pas la parole, Khadîdja tente de surnager et face à ses difficultés, s'interrogent sur sa foi en Dieu. Pourquoi laisse-t-il ses enfants crever de faim ? « C'est aujourd'hui que je veux savoir, insistai-je. Dis-moi si oui ou non Dieu existe, et si oui, pourquoi Il ne répond pas à mes prières. Depuis hier, mes enfants et moi n'avons rien avalé. Nous avons des fourmis plein la bouche. Alors, dis-moi si, oui ou non, Il me donnera à manger. » 

J'ai bien aimé ce roman, mais j'ai été un peu déçue par la fin assez brutale, qui laisse planer le doute sur le devenir de Khadîdja et de ses enfants.

Lu dans le cadre du Prix océans.

mercredi 10 octobre 2012

Sauvage de Nina Bouraoui


Imaginez une jeune fille de 14 ans, Alya, qui vit en Algérie, à la fin des années 1970. Elle est entre deux âges, celui de l'enfance et celui de l'adolescence. Elle garde encore des peurs d'enfant mais connaît également, les premiers émois, les premières amours et découvre la sexualité, celle des adultes. Alors pour faire face à ces changements, de son corps et de son esprit, elle écrit tout ce qui lui vient par la tête, ses souvenirs, ses expériences, sa vie à Alger dans l'attente de l'année 1980 qui arrive et qui promet des changements. Elle parle surtout de Sami, celui qui l'aime, et qui a disparu. 
On est littéralement plongés dans l'esprit d'Alya, qui écrit un long texte, sans chronologie apparente, et qui passe d'un sujet à un autre au gré de ses pensées qui s'agitent. On est parfois perdus par la confusion du texte, on revient en arrière pour retrouver le fil de ses pensées qu'on n'a oublié de suivre. C'est une lecture active, voire difficile, à laquelle il faut s'accrocher, mais le tout est sauvé par une magnifique écriture, pleine de poésie, très construite, qui utilise phrases courtes et fragmentées, et qui possède une véritable musicalité. Sauvage est un beau roman, celui de la peur du passage de l'enfance à l'adolescence, liée à la peur du pays face à l'année 1980.

Extrait :
Je n'ai pas peur de la nuit avant de m'endormir, je n'ai pas peur des esprits, j'ai peur de ce qui existe. Je crois que j'ai peur de la vie, comme on me l'a donnée, proposée. Parce que j'ai toujours l'impression de ne pas avoir le choix. D'être obligée de suivre les autres, le monde. La marche du temps. C'est comme un écrasement de savoir ça. D'être obligée de l'accepter pour devenir une vraie personne, c'est-à-dire une personne qui trouve sa place, qui s'inscrit dans ce monde et qui participe, avec les autres, à la marche, sans jamais pouvoir l'arrêter, ou lui faire changer de sens. La rotation des planètes. Toujours.

Lu dans le cadre du Prix Océans.