lundi 1 décembre 2014

Petits oiseaux de Yôko Ogawa

Petits oiseaux est l'histoire d'un homme, surnommé "monsieur aux petits oiseaux" dans le quartier, mais que personne ne connaît vraiment. Retrouvé mort serrant une cage contenant un oiseau à lunettes, Yôko Ogawa nous relate sa vie en commençant par son enfance auprès de sa mère et son frère aîné. Il est le seul à pouvoir communiquer avec ce frère étrange mais attachant, qui ne parle que la langue pawpaw, le langage des oiseaux oublié depuis longtemps par les hommes. Après la mort de leur mère, les deux frères continuent à vivre ensemble. Le monsieur aux petits oiseaux devient régisseur d'une belle propriété et son frère passe de longs moments seul à observer les oiseaux d'une belle volière dans le jardin d'enfants à proximité. Il sait tendre l'oreille et écouter avec toute l'attention requise le chant des oiseaux comme s'il les comprenait.
En plus de son travail de régisseur, la directrice du jardin d'enfants confie l'entretien de la volière à notre monsieur aux petits oiseaux, ce qui va lui valoir son surnom affectueux donné par les enfants. Il effectue cette tâche avec détermination, efficacité et rigueur. 
La vie des deux frères est très calme et toute réglée. Parfois, ils s'organisent des voyages imaginaires, préparant leurs bagages avec beaucoup d'entrain mais ne vont jamais plus loin que la volière. 

Petits oiseaux est un beau roman dans lequel il ne passe pas grand chose, disons-le, mais qui est empreint de poésie et de douceur. On tombe facilement sous le charme de cette tranquillité et on s'attache au très réservé monsieur aux petits oiseaux qui mène une vie très humble, simple et banale. D'année en année, les choses changent, le monsieur aux petits oiseaux vieillit, nous touchant par son extrême solitude. Ce sont les quelques rencontres qu'il fait qui ponctuent le récit et marquent certaines périodes de sa vie : la directrice du jardin d'enfants qui lui confie la tâche importante de sa vie, la bibliothécaire qui lui offre ses premiers émois, un vieux monsieur et son étrange boite à grillon... Les oiseaux occupent toute la vie ou presque des deux frères et leur relation est touchante. Petits oiseaux est un roman qui a su m'émouvoir grâce à la belle écriture de Yôko Ogawa et les thèmes évoqués.

Extrait : A ce moment-là se produisit un chant plus fort et bien distinct. Comme à un signal plusieurs oiseaux battirent des ailes, tandis que les quelques autres qui restaient couraient de long en large sur le perchoir. Quelle que soit son espèce, dès qu'un oiseau étend ses ailes, il paraît étonnamment grand. Au point que l'on peut se surprendre à se demander où il pouvait bien cacher quelque chose d'aussi grand dans son corps. Sous ses ailes se dissimule quelque chose dont on n'avait pas idée, se dit-on. En même temps on est surpris de découvrir à quel point paraissent vieilles les pattes qui vont et viennent sur le perchoir. En comparaison des plumes douces, du bec corné et de l’œil vif, ces pattes décharnées, nues et d'une pâle couleur chair, avec des protubérances ici ou là, ont l'air bien vieux.

jeudi 9 octobre 2014

Pilules bleues de Frederik Peeters

Pilules bleues est une bande-dessinée autobiographique racontant la relation de l'auteur avec Cati, séropositive et mère d'un petit garçon, lui aussi séropositif. La BD s'attache à décrire leur histoire d'amour touchante (les rencontres manquées depuis le lycée) et la façon dont le couple va apprendre à gérer la maladie et les multiples conséquences sur leur vie quotidienne. Elle évoque également le sentiment de paternité de l'auteur vis-à-vis du petit garçon et la difficulté de leur relation naissante. 

Racontée avec des dessins en noir et blanc, de façon très intime, on ne tombe pourtant jamais dans le pathos. Non, il y a de l'humour, de la tendresse et même de la poésie : les passages où l'auteur nous plonge dans son imaginaire sont très réussis. Bien sûr, derrière tout ça, il y a la peur de la maladie, de la contamination et de la mort, ainsi que la culpabilité de Cati, qui se sent responsable de la maladie de son fils, mais il  y a surtout beaucoup d'amour qui donne leur force aux personnages.

© Atrabile


On a donc un récit pas sombre du tout, qui nous donne à voir des passages tirés de leur quotidien, de leur vie intime. Ces passages qui ne se suivent pas donnent un aspect plutôt décousu sans être gênant, car la bande-dessinée est très bien construite et alterne les moments doux avec les moments plus durs.

© Atrabile


Je viens à peine de découvrir cette BD sortie en 2001 chez Atrabile et déjà récompensée. C'est un coup de cœur ! Elle a donné lieu à une adaptation sous la forme d'un téléfilm pas trop mal diffusé tout récemment sur Arte.

lundi 6 octobre 2014

Ça pourrait bien être votre jour de chance de Mileta Prodanović

Belgrade, 1999, pendant les bombardements de l’OTAN.  Dans l’espoir d’émigrer aux États-Unis et de quitter leur condition d’Européens de l’Est, le narrateur et son épouse décident non seulement de participer à la loterie de l’immigration organisée par le gouvernement américain, mais également d’y inscrire leur chienne Milica. C’est cette dernière qui remporte le ticket gagnant, et se révèle soudain douée de parole. Mais d’autres phénomènes étranges font leur apparition : certains livres deviennent comestibles, les appareils ménagers sont capables de mener une révolte suicidaire, les animaux de compagnie ont des prétentions d’écrivains...

C'est en lisant le résumé du roman ci-dessus que je me suis laissée facilement tenter par ce titre proposé chez Libfly pour l'opération La Voie des Indés (dont je vous avais parlé ici). En effet, le roman me permettait de découvrir la littérature serbe et promettait d'être drôle et original.

L'action du roman se déroule à huis clos : un couple et leur chienne, retranchés dans leur appartement à Belgrade, pendant les bombardements de l'OTAN en 1999. Milica, petite chienne noire, gagne la loterie et donc la fameuse carte verte lui permettant de s'installer aux États-Unis. Là voilà soudainement douée de parole, et elle ne va pas se priver pour l'utiliser, allant même jusqu'à écrire un livre. Elle adopte les valeurs et croyances des Américains (et donc de l'OTAN), ses futurs compatriotes, et c'est l'occasion de débats très animés avec ses maitres serbes. Pendant qu'ils enchainent leurs réflexions autour de la guerre et de leurs pays, leur quotidien s'écroule sous les bombardements, renforçant le côté absurde de la situation : animaux sauvages en liberté, aliens qui débarquent, appareils ménagers qui disjonctent, coupures d'eau et d'électricité...

Dès la préface intitulée "Nous , Européens de l'Est", le ton du roman est donné : "Rares sont ceux, dans l'Occident éclairé, qui ont connaissance de cette donnée : en Europe de l'Est, les gens naissent avec une trompe et des cornes.". Mileta Prodanović s'attache à décrire la société serbe avec une ironie féroce et un cynisme mordant. Écrit pendant les bombardements de Belgrade en 1999, ce roman n'est pas très tendre ni avec les Serbes, ni avec les Américains. Un petit rappel historique s'impose : les bombardements de Belgrade de 1999 (Opération Allied Force) ont eu lieu pendant la guerre du Kosovo dans le but de faire plier la République fédérale de Yougoslavie et de renverser le dictateur au pouvoir, Slobodan Milošević. Cette opération a duré 78 jours, a causé de graves problèmes sanitaires et tué des centaines de civils, pour lesquels l'OTAN a invoqué le concept de "dommage collatéral". Le sous-titre du roman "un livre collatéral et absolument politiquement incorrect" y fait donc clairement allusion. Mais pas de sang, de morts ou de blessés dans le roman. La force de Mileta Prodanović est de jouer exclusivement avec le langage : il parodie discours officiels, discours médiatiques, discours de propagande provenant des deux côtés, il donne la parole à Milica mais aussi aux médias (la télévision est la seule à ne pas tomber en panne !) faisant entendre deux sons de cloche tout en insistant sur leurs ressemblances absurdes. On a donc très peu d'action et de descriptions mais beaucoup de dialogues.

Ironie, parodie, des effets de langage difficiles à traduire selon l'aveu même de la traductrice, Chloé Billon, dans sa postface qui éclaire bien des choses. Si on rajoute en plus ma méconnaissance des faits historiques et de la culture serbe en général (comportement, humour...), on comprend mieux pourquoi il m'a été difficile de rentrer complètement dans ce roman et d'en saisir tous les aspects. Si j'ai apprécié l'humour de l'auteur, je n'ai sans doute pas saisi toutes les allusions et ai fini par me lasser quelque peu du du côté jusqu'au-boutiste dans l'absurde. Ça pourrait bien être votre jour de chance est un livre que je conseillerai plutôt aux initiés, si on ne veut pas passer un peu à côté !