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jeudi 7 avril 2016

Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa

Il y a des périodes comme ça où il m'arrive d'être bloquée dans mes lectures et d'avoir l'impression de ne pas avancer. Je commence un livre et j'arrête en cours de route, j'en prends un autre, et c'est pareil. Et puis, soudain, un livre débloque tout, je le dévore d'un bout à l'autre et il me réconcilie enfin avec la lecture.

Cette fois-ci, ce livre-remède c'est : Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa.

Sentarô tient une échoppe de dorayaki, ces pâtisseries japonaises constituées d'une pâte de haricots rouges au milieu de deux pancakes. Il est arrivé là un peu par hasard, à sa sortie de prison, grâce au propriétaire de l'échoppe dont il est le débiteur. Il cuisine ses dorayaki sans conviction, utilisant une pâte industrielle toute faite et l'échoppe vivote sans succès particulier. Un jour, Tokue, une vieille dame aux mains déformées lui propose sa pâte de haricots rouges en espérant se faire embaucher dans l'échoppe. Sentarô refuse mais en goûtant la pâte, il découvre des arômes insoupçonnés et finit par accepter. La clientèle est conquise, le succès est au rendez-vous notamment auprès des jeunes lycéennes.
Mais Tokue cache un lourd secret qui une fois dévoilé, vient compromettre le succès de l'échoppe et bouleverser la vie de Sentarô.



Duran Sukegawa raconte le Japon actuel tel qu'on se l'imagine : les cerisiers en fleurs, les jeunes filles en uniforme, la chaleur estivale... Elle nous fait saliver avec cette pâte sucrée de haricots rouges, que Tokue fait cuire tout en lenteur pour préserver les arômes qu'on sentirait presque s'échapper des pages du roman. Elle décrit tout en finesse et en douceur une belle et émouvante relation qui se crée entre les trois protagonistes. L'apparition de Tokue dans la vie de Sentarô, et aussi celle de Wakana, une jeune lycéenne cliente de l'échoppe, bouleverse leur vision des choses. Sentarô retrouve enfin un sens à sa vie, le goût de vivre avec un but.

Je n'en dirai pas plus, car je n'ai pas envie de vous dévoiler le secret de Tokue qui se sait assez tôt et donne à l'histoire une touche dramatique mais aussi historique que je ne connaissais pas mais qui m'a beaucoup touché. Ce roman m'a donné très envie de découvrir l'adaptation cinématographique qui en a été faite par Naomi Kawase. Et vous, qu'en avez-vous pensé ?

lundi 25 janvier 2016

Le Musée du silence de Yoko Ogawa

Dans un village un peu perdu, un jeune muséographe est chargé de construire un musée pour exposer une étrange collection : celle des objets volés aux défunts du village juste après leur mort. Employé par une vieille dame acariâtre qui vit dans un manoir près du village, il prend son nouveau travail très à cœur même lorsqu'il s'agit d'aller lui-même récupérer les objets après la mort des habitants. Rapidement, il se lie d'amitié avec le jardinier du manoir et la jeune fille qui s'occupe de la vieille dame. Mais, un attentat terroriste et des jeunes filles assassinées viennent ternir la nouvelle vie du muséographe.

Avec ce roman, Yoko Ogawa nous plonge dans une atmosphère feutrée et inquiétante, dans laquelle le grand et sombre manoir parait hanté et la vieille dame entourée de mystères. Un peu plus loin, on trouve un marécage troublant qu'il faut traverser pour rejoindre les moines qui revêtent la peau des bisons morts et font vœu de silence. On a alors l'impression d'être hors du temps et hors du monde réel : les personnages n'ont pas de nom et sont uniquement nommés par leurs fonctions, et même les événements les plus concrets - les meurtres et l'attentat - sont balayés d'un revers de main, comme négligeables. C'est assez troublant et je m'interroge encore sur le sens de ce roman qui manque parfois de rythme. Pourtant, on est comme envoûté par l'écriture de Yoko Ogawa, qui évoque, avec une pudeur typiquement japonaise, la mort, la disparition des êtres et la mémoire à travers les objets qu'ils laissent.

C'est le premier roman de Yoko Ogawa que je lis grâce à Amandine, ma partenaire du swap "Portrait chinois" et cela m'a donné de découvrir un peu plus cet univers particulier alors merci :)

lundi 28 décembre 2015

Le démon de l'île solitaire d'Edogawa Ranpo

Minoura, jeune homme sans histoires, tombe amoureux d'Hatsuyo, sa belle collègue de travail. Mais, la jeune femme est brutalement assassinée quelques temps après leurs fiançailles. Le meurtre en lui-même est bien mystérieux : la jeune fille est retrouvée morte dans sa chambre fermée à clé, un couteau en plein cœur, sans qu'aucune trace d'effraction ne soit visible ! Désespéré, Minoura jure de la venger et demande de l'aide à Kôkichi Miyamagi, un ami détective, assassiné à son tour, avant d'avoir pu révéler à Minoura ce qu'il avait découvert. C'est alors Michio Moroto, ancien colocataire et fortement épris de Minoura, qui se joint à lui pour découvrir l'assassin d'Hatsuyo et Miyamagi, sans se douter une seconde que leur quête les mènera sur une île mystérieuse où d'étranges et atroces expériences sont menées.

Minoura est le narrateur du roman. Bien qu'ayant à peine la trentaine, ses cheveux à l'origine noirs, sont entièrement blancs. De plus, sa femme a une énorme cicatrice sur le haut de la cuisse. L'histoire que ce couple a vécu est tellement incroyable, que Minoura a choisi d'écrire ce livre pour répondre aux multiples interrogations que suscitent leur apparence. Voilà une introduction qui nous met l'eau à la bouche !

Ainsi, ce roman débute comme un policier ordinaire, avec des énigmes à résoudre du type meurtre en chambre close, des secrets, du suspense, mais rapidement, on bascule dans un côté plus fantastique, avec une île mystérieuse qui cache un trésor, peuplée de monstres de foires et où de terribles expériences menaçant l'humanité ont lieu.

Ce roman, publié à l'origine sous forme de feuilletons, a parfois un côté un peu répétitif, car le narrateur prend la peine de remémorer au lecteur du feuilleton les épisodes précédents, sans que cela soit gênant pour autant. Si j'ai apprécié le début du roman, j'ai trouvé que la résolution des énigmes arrivait un peu trop vite. Mais elle laisse sa place à la découverte des mobiles, et là, Ranpo ne déçoit pas son lecteur en révélant peu à peu les secrets et les mystères qui entourent les personnages. Publié entre 1929 et 1930, Le démon de l'île solitaire a un petit côté vieillot avec ses infirmes monstrueux, mais si vous aimez les lectures surprenantes et un brin décalé, pourquoi pas ?

mercredi 26 août 2015

La Mort avec précision d'ISAKA Kôtarô

Chiba est un dieu de la Mort parmi tant d'autres. Son rôle est de déterminer si tel ou tel humain est apte ou non à mourir. Après une enquête de sept jours auprès du candidat à la mort, il revient le huitième jour s'assurer que son travail est bel et bien terminé. Du quotidien le plus banal au monde des yakuzas, Chiba rencontre tout un panel d'humains représentatifs de la société japonaise contemporaine.

Ce roman m'a sauté aux yeux dès que je l'ai aperçu ! Son résumé intrigant promettait un roman drôle et caustique, plein d'humour noir et assez décalé de ce que j'ai l'habitude de lire en littérature japonaise. Par bien des aspects, ce roman ne m'a pas déçue. 

Le terme roman n'est peut-être pas le plus adéquat, si l'on considère que les six chapitres peuvent se lire indépendamment, chacun se consacrant à la rencontre de Chiba avec un humain. Il n'y a bien que dans le dernier chapitre que quelques allusions sont faites aux précédents. Un yakuza, une jeune femme harcelée, un homme épiant amoureusement sa voisine, une vieille dame coiffeuse et philosophe, un jeune assassin au passé trouble, des gagnants d'un séjour coincés dans un hôtel en plein tempête de neige : voici les candidats à la mort dont Chiba doit s'occuper et qui permettent à l'auteur de pouvoir donner pleine liberté à son talent en s'essayant à plusieurs genres littéraires : un peu de fantastique, thriller, horreur, contemporain.

Bien sûr, le personnage le plus intrigant est Chiba lui-même, un fonctionnaire de la Mort, qui reçoit ses ordres d'une administration chargée de donner ses instructions et de s'assurer que le boulot est accompli, même si presque tous les candidats sont déclarés aptes à mourir. Ainsi, Chiba apparaît sous une apparence différente auprès de chaque candidat, pour faciliter le développement de leurs relations et ainsi son enquête. S'il ne s'attache pas aux humains qu'il rencontre (car il ne s'agit après tout que d'un boulot parmi tant d'autres), on finit, nous, par se prendre d'affection pour Chiba, qui n'est touché que par la musique comme les autres dieux de la Mort, qui a la particularité de n'avoir jamais vu le ciel bleu en tant d'années de travail sur Terre car la pluie s'invite à chacune de ses apparitions et qui apparait totalement décalé par rapport aux humains, dont il ne comprend pas souvent les actes ou les paroles, induisant ainsi des situations un peu cocasses et drôles. 

La Mort avec précision est un bon roman divertissant que je vous conseille, qui m'a fait découvrir un aspect de littérature japonaise que je ne connaissais pas et un auteur dont je lirai sans doute d'autres romans !

lundi 6 juillet 2015

Naufrages d'Akira Yoshimura

Isaku a neuf ans. Ainé de quatre frères et sœurs, il vit dans un petit village côtier du Japon, un village pauvre de pêcheurs, isolé par la montagne d'un côté, la mer de l'autre.
Alors que son père part se vendre hors du village pour travailler, Isaku devient l'homme de la famille chargé de nourrir les siens et subvenir à leurs besoins.
Comme les autres villageois, il pêche par tous temps mais se voit aussi confier une mission importante : la cuisson du sel. Les pêcheurs peuvent échanger ce sel avec les villages voisins contre d'autres denrées. Pourtant, ce n'est pas le but premier de cette mission primordiale. Lorsque surviennent mauvais temps et tempêtes qui déchainent la mer, les feux allumés la nuit sous les chaudrons de sel deviennent de terribles phares vers lesquels se dirigent les bateaux en difficulté pensant trouver refuge. Mais, ils se brisent sur les rochers invisibles et les villageois se chargent d'achever les survivants pour récupérer leur précieuse cargaison : nourriture, vêtements, ustensiles... qui viennent considérablement améliorer la vie des villageois.

Naufrages est un conte assez sombre et cruel mais pourtant, en lisant l'histoire de ces villageois pauvres et démunis, on comprend, sans accepter, leurs terribles actes. Car la survie du village dépend de cet horrible stratagème mis en place depuis des générations. Ces villageois vivent au jour le jour au rythme des changements de saisons. Ils pêchent maquereaux, poulpes et autres poissons, tout ce que la mer veut bien leur donner. Mais parfois, les temps sont rudes et les pêches moins bonnes. La famine est une situation qu'ils connaissent souvent. L'arrivée d'un bateau échoué et de sa cargaison est une bénédiction pour eux, une fête, l'occasion de vivre mieux.

Naufrages est aussi un roman d'apprentissage, dans lequel on suit le personnage d'Isaku sur plusieurs années. Isaku est élevé à la dure et obligé de grandir plus vite suite au départ de son père. Sa mère le rudoie sans cesse et il doit faire ses preuves, apprendre seul ou auprès de son cousin Takichi les différentes sortes de pêches, et montrer qu'il est capable de prendre soin des siens. Son apprentissage n'est pas sans échec et l'on ne peut qu'être touché par cet enfant qui a déjà une volonté de fer et des responsabilités d'homme. Homme en devenir, il est également de plus en plus troublé par la belle Tami dont il est amoureux.

Avec une belle écriture et un style simple et épuré, Akira Yoshimura nous embarque dans un Japon primitif, qui fait rêver avec ses sublimes paysages, malgré la noirceur et la cruauté de l'histoire racontée.

mardi 9 décembre 2014

La Maison dans l'arbre de Mitsuyo Kakuta

À la mort de son grand-père, Yoshitsugu réalise qu’il ne sait rien de sa famille. Dans le restaurant de ses parents au cœur du quartier de Shinjuku à Tokyo, certaines choses ne se racontent pas.

Lors des funérailles de son aïeul, de vieux amis fredonnent soudain un chant évoquant une terre balayée par le vent. Et une tante jusqu’alors silencieuse lui révèle que ses transparents ont un jour vécu en Mandchourie.

C’est ainsi que Yoshitsugu décide, à la demande de sa grand-mère, de refaire le voyage, de l’accompagner sur les traces d’un passé effacé. Et c’est pour lui l’opportunité singulière de découvrir le destin de son pays, cet archipel jadis embarqué dans la dangereuse aventure qui consistait à réaliser “l’Harmonie au sein de la Grande Asie”.



A la mort de son grand-père, Yoshitsugu s'aperçoit que sa famille n'est pas comme les autres. Il avait déjà quelques doutes sur la normalité de sa maison où vivent ses grands-parents, ses parents et son oncle au chômage et où la frontière entre le restaurant qu'ils tiennent et leur maison est presque inexistante, causant ainsi un remue-ménage constant. Mais, à la mort du grand-père, il se rend compte qu'il connait très peu de choses sur la vie de ses grands-parents et qu'ils n'ont même pas de tombe des ancêtres sur laquelle toutes les familles japonaises "normales" vont se recueillir. Comme si avant les grands-parents, il n'y avait rien eu, pas de parents, pas de frère ni de sœur. Alors qu'il s'interroge, il apprend par sa tante Kyoko que ses grands-parents se sont connus et mariés en Mandchourie. Yoshitsugu décide alors de partir en Mandchourie avec sa grand-mère, pour qu'une dernière fois avant de mourir, elle revoit le pays dans lequel elle a passé une partie de sa vie.

Avec La Maison dans l'Arbre, Mitsuyo Kakuta nous offre un voyage dans un pan de l'histoire du Japon. On commence avec la génération des grands-parents, qui quittent le Japon dans les années 1930, pour la Mandchourie (envahie par le Japon pour constituer l'avant-poste de l'occupation japonaise en Chine). Le gouvernement, après la crise économique de 1929, vante les qualités de la Mandchourie, les terres agricoles abondantes et le travail qu'on y trouve. Une aubaine pour tous les jeunes Japonais qui ne savent que faire dans leur pays étroit et cherchent à se construire une nouvelle vie. Viennent ensuite la Seconde Guerre Mondiale et l'Union Soviétique attaque les Japonais en Mandchourie. Les grands-parents décident alors de rentrer au Japon, avec leur enfants en bas âge, et le voyage se fait dans des conditions atroces. A nouveau, ils doivent repartir à zéro et se construire une nouvelle vie. Viennent ensuite des périodes de pleine croissance ou de récession qui impactent la vie de la famille. On suit également Shinnosuke, le père de Yoshitsugu, qui traverse d'autres périodes marquantes de l'histoire japonaise, notamment l'année 1968 et les mouvements étudiants.

La Maison dans l'arbre est donc un roman qui nous plonge dans l'histoire, parfois méconnue, du Japon, mais aussi dans celle d'une famille. Une famille d'ailleurs très particulière qui m'a déroutée au début du roman. Personne ne pleure la mort du grand-père, les membres de la famille semblent peu attachés les uns aux autres. C'est à travers les yeux de Yoshitsugu qu'on entrevoit la vie de cette famille, et lui-même se pose des questions sur ses grands-parents, parents, oncle et tante, frères et sœurs qui semblent tous fuir leurs responsabilités et se laisser vivre, se laisser porter par les événements. Lui-même est ainsi et l'histoire de ses grands-parents qu'il découvre en allant en Mandchourie semble être l'occasion de se reprendre en main. Avec ce roman, on aperçoit également ce que peut-être la société japonaise d'aujourd'hui, et notamment la vie des jeunes adultes.

Avec La Maison dans l'arbre, on suit l'histoire de trois générations d'une famille japonaise et l'histoire du pays du 20e siècle jusqu'à aujourd'hui. On y voit comment les événements historiques d'un pays touche les membres d'une famille et, si j'ai eu un peu de mal à comprendre le fonctionnement de cette famille au tout début, je me suis ensuite passionnée pour leur histoire.

lundi 1 décembre 2014

Petits oiseaux de Yôko Ogawa

Petits oiseaux est l'histoire d'un homme, surnommé "monsieur aux petits oiseaux" dans le quartier, mais que personne ne connaît vraiment. Retrouvé mort serrant une cage contenant un oiseau à lunettes, Yôko Ogawa nous relate sa vie en commençant par son enfance auprès de sa mère et son frère aîné. Il est le seul à pouvoir communiquer avec ce frère étrange mais attachant, qui ne parle que la langue pawpaw, le langage des oiseaux oublié depuis longtemps par les hommes. Après la mort de leur mère, les deux frères continuent à vivre ensemble. Le monsieur aux petits oiseaux devient régisseur d'une belle propriété et son frère passe de longs moments seul à observer les oiseaux d'une belle volière dans le jardin d'enfants à proximité. Il sait tendre l'oreille et écouter avec toute l'attention requise le chant des oiseaux comme s'il les comprenait.
En plus de son travail de régisseur, la directrice du jardin d'enfants confie l'entretien de la volière à notre monsieur aux petits oiseaux, ce qui va lui valoir son surnom affectueux donné par les enfants. Il effectue cette tâche avec détermination, efficacité et rigueur. 
La vie des deux frères est très calme et toute réglée. Parfois, ils s'organisent des voyages imaginaires, préparant leurs bagages avec beaucoup d'entrain mais ne vont jamais plus loin que la volière. 

Petits oiseaux est un beau roman dans lequel il ne passe pas grand chose, disons-le, mais qui est empreint de poésie et de douceur. On tombe facilement sous le charme de cette tranquillité et on s'attache au très réservé monsieur aux petits oiseaux qui mène une vie très humble, simple et banale. D'année en année, les choses changent, le monsieur aux petits oiseaux vieillit, nous touchant par son extrême solitude. Ce sont les quelques rencontres qu'il fait qui ponctuent le récit et marquent certaines périodes de sa vie : la directrice du jardin d'enfants qui lui confie la tâche importante de sa vie, la bibliothécaire qui lui offre ses premiers émois, un vieux monsieur et son étrange boite à grillon... Les oiseaux occupent toute la vie ou presque des deux frères et leur relation est touchante. Petits oiseaux est un roman qui a su m'émouvoir grâce à la belle écriture de Yôko Ogawa et les thèmes évoqués.

Extrait : A ce moment-là se produisit un chant plus fort et bien distinct. Comme à un signal plusieurs oiseaux battirent des ailes, tandis que les quelques autres qui restaient couraient de long en large sur le perchoir. Quelle que soit son espèce, dès qu'un oiseau étend ses ailes, il paraît étonnamment grand. Au point que l'on peut se surprendre à se demander où il pouvait bien cacher quelque chose d'aussi grand dans son corps. Sous ses ailes se dissimule quelque chose dont on n'avait pas idée, se dit-on. En même temps on est surpris de découvrir à quel point paraissent vieilles les pattes qui vont et viennent sur le perchoir. En comparaison des plumes douces, du bec corné et de l’œil vif, ces pattes décharnées, nues et d'une pâle couleur chair, avec des protubérances ici ou là, ont l'air bien vieux.

mardi 28 janvier 2014

Le Chat dans le cercueil / KOIKE Mariko

Hariu, jeune fille d'une vingtaine d'années, rêve d'être peintre. Quand on lui propose de devenir le professeur particulier de la fille de Kawakubo Gôro en échange de cours de peinture, elle saute sur l'occasion. Elle part alors vivre chez les Kawabuko et y rencontre Momoko et sa très belle chatte blanche Lala. Entre Momoko et Lala, une étrange relation s'est tissée. Lala est la seule amie de Momoko qui ne la quitte plus, ne fréquente pas d'enfants de son âge et en vient parfois à la considérer comme sa propre mère (sa "vraie" mère ayant disparu). Avec beaucoup de tact et de tendresse, Hariu cherche sa place auprès de Momoko et tombe en même temps amoureuse de Gôro. Lorsque Gôro se met à fréquenter la magnifique Chinatsu, la paisible vie de la maison Kawabuko s'évanouit jusqu'au drame final...

Le Chat dans le cercueil est un "roman à suspense psychologique". En effet, tout joue sur la tension qui se développe petit à petit à la lecture de ce roman. Dès le début, on sait qu'on avance vers un terrible drame. C'est Hariu âgée de cinquante ans qui raconte ses souvenirs à sa dame de compagnie et le lecteur devine que quelque chose s'est passé et l'a marquée à jamais. Ce roman se dévore plutôt qu'il ne se lit, dès le moment où on entre dans le vif de la narration.

Kamabuko Gôro fait office d'exception, dans le Japon d'après-guerre, car il est "l'unique habitant de son quartier à avoir adopté exactement le même mode de vie que les Américains". Il m'a d'ailleurs fait un peu penser à Gatbsy (de Fitzgerald) car il organise une ou deux fois par mois de grandes fêtes chez lui, où invités et non-invités, modèles, actrices, amis et collègues, se pressent. Derrière cette image un peu insouciante que l'auteur nous livre, on imagine facilement quelque chose de plus lourd, de secret : "Ou bien se donnait-il l'apparence d'un homme sans mémoire tandis que reposait à jamais au fond de son cœur un souvenir odieux, l'humiliation de la guerre ?".

Le plus étrange, c'est la très forte relation qu'entretient Momoko avec sa chatte Lala : rien n'existe à part Lala qui semble douée d'une intelligence humaine et avec laquelle Momoko parvient très bien à communiquer. Si Hariu parvient à intégrer leur monde, ce n'est pas le cas de Chinatsu, compagne de Gôro, qui développe une jalousie inquiétante et presque malsaine envers Lala qui conduira au drame final. 

Je ne veux pas vous en dévoiler plus mais je vous conseille vivement la lecture de ce petit roman si vous aimez le Japon, le suspense et les chats !

lundi 25 novembre 2013

Le passage de la nuit / Haruki Murakami

Tokyo, 23H56. Mari, 19 ans, seule dans un restaurant Denny's, est plongée dans un livre. Elle est interrompue par un joueur de trombone, ancien ami de sa sœur Éri, qui s'installe à sa table et commence à discuter.  Au fil de la nuit, alors que Mari se retrouve embarquée dans l'histoire d'une prostituée battue par un client, d'étranges événements surviennent dans la chambre d'Éri, plongée dans un profond sommeil. La télévision, débranchée, se met en route, et un homme apparaît sur l'écran pour observer la jeune femme endormie... 

Haruki Murakami a le don d'injecter de l'étrangeté, par petites touches, dans des événements banals de la vie quotidienne.  Éri dort dans sa chambre, et avant même que sa télévision s'allume toute seule, on sait déjà qu'il y a quelque chose de bizarre : À force d'observer Éri Assaï, l’œil sent progressivement qu'il y a quelque chose d'inhabituel dans ce sommeil, d'une pureté extrême, d'un accomplissement absolu. Pas un muscle du visage, pas un cil ne frémit. Le cou fin et blanc, un objet d'art d'où émane une parfaite sérénité. Le menton, petit, présente des angles tout à fait harmonieux. Même dans un état de sommeil profond, personne ne s'aventure aussi loin. Personne ne lâche à ce point les rênes de son esprit.

C'est dans sa façon d'écrire que Murakami transmet le plus cette étrangeté. Au début, j'ai été un peu déroutée, car j'avais parfois l'impression de lire des didascalies, vous savez, ces indications sur le décor, le jeu des acteurs etc. que l'on trouve dans une pièce de théâtre ou un scénario de film. Le narrateur est un œil qui observe et décrit les scènes, sans pouvoir intervenir, et qui agit comme une caméra, passant d'un plan large sur la ville à un zoom sur Éri Assai. Et on devient alors, comme le narrateur, une sorte de voyeur qui entre dans l'intimité des personnages, une présence qui plane au-dessus d'eux.

Malheureusement, je n'ai pas accroché au roman. Si le début m'avait intriguée et emballée, j'ai trouvé que la suite ne tenait pas ses promesses, qu'il y avait beaucoup de questions, mais trop peu de réponses. Murakami livre plusieurs intrigues, amoureuse ou fantastique, mais elles restent irrésolues, inachevées, en suspens. Alors si j'ai aimé l'atmosphère étrange de Tokyo la nuit et l'écriture particulière de Murakami, empreinte de cinéma, je reste sur ma faim en refermant ce roman.


lundi 14 mai 2012

Le pont flottant des songes de Junichirô Tanizaki

Tadasu a deux mères : celle qui l'a mis au monde et qui meurt quelques années plus tard, et sa belle-mère avec qui se remarie son père. Avec elle, il entretient une relation ambiguë, entre amour filial et désir. Ses deux mamans s'appellent Chinu et leurs images se confondent dans les souvenirs de Tadasu. À partir d'un poème écrit par l'une ou l'autre de ses mères, il retrace l'histoire de son enfance et l'arrivée de sa deuxième mère à l'Ermitage aux Hérons, belle propriété typiquement japonaise.

Si Le pont flottant des songes a été publié en 1959, l'intrigue se déroule au début du 20e siècle et offre au lecteur l'image d'un Japon assez traditionnel : longuement décrit, l'Ermitage aux Hérons est une magnifique demeure entouré d'un jardin paysager, qui contient un étang où les carpes et les gardons se réfugient volontiers, et où la vie est rythmée par le bruit du sôzu ("On avait installé sur son parcours un de ces dispositifs en bambou que l'on connaît sous le nom de sôzu, où l'eau, s'étant accumulée dans un tube, le fait soudain basculer pour s'écouler de l'autre côté, dans le claquement sonore du tube qui reprend sa place") et le son du koto joué par les deux mères de Tadasu. À l'intérieur, fusuma et tatami viennent compléter la description.

C'est donc un véritable paradis terrestre que décrit Junichirô Tanizaki, paradis au sein duquel va grandir Tadasu, enfant unique et chéri par ses deux mères, et surtout sa belle-mère, qui en plus de se faire appeler Chinu, comme la première maman, se comporte à l'identique, à tel point que Tadasu ne parviendra plus à les distinguer dans ses tout premiers souvenirs. Mais, en grandissant, l'amour filial s'accompagne également d'un désir plus sensuel pour sa belle-mère et, à l'éloge de la mère, s'ajoute l'éloge de la femme. Petit à petit, on découvre avec Tadasu, le passé de Chinu, ancienne maiko (apprentie geisha) et l'on comprend les choix, parfois difficiles, qui ont été faits par son père et Chinu.

Je ne connaissais pas du tout Junichirô Tanizaki et j'ai été ravie de cette découverte et de la très belle, mais traditionnelle, image du Japon. Les relations mère/fils sont ambiguës, et je pense notamment à la scène dans laquelle Tadasu, jeune homme, tête les seins de sa belle-mère. Mais cela n'apparaît pas glauque, ou répréhensible, mais j'y ai plutôt vu l'éloge de la féminité que fait l'auteur.

Extrait :

Lorsque je restais appuyé à la balustrade de la véranda, la vue des carpes et des gardons qui nageaient dans l'étang me faisait soupirer après maman, et le bruit de l'eau qui cascadait dans la bascule de bambou me faisait languir d'elle. Mais c'était surtout le soir, une fois couché dans les bras de ma nourrice, que la nostalgie me saisissait avec une intensité impossible à décrire. Pourquoi ne revenait-il pas, tout ce monde de rêve doux et blanchâtre dans la tiédeur de son sein, avec ces effluves où le parfum de sa chevelure se mêlait à l'odeur du lait ! La disparition de maman signifiait-elle l'anéantisement de ce monde ? Cet univers, où donc l'avait-elle à jamais emporté ? Pour me consoler, la nourrice voulait me fredonner les paroles de Je demande à l'oreiller, est-ce un bébé qui dort ? Est-ce un bébé qui dort ?... mais cela ne faisait qu'augmenter mon chagrin :
"Non ! Arrête ! Arrête ! J'veux pas que tu chantes !... Je veux être avec maman !"


Avec ce billet, je participe au challenge Dragon 2012 organisé par Catherine !

 

vendredi 20 avril 2012

Les années douces de Taniguchi et Kawakami - Tomes 1 et 2

Tsukiko, trentenaire, vit seule lorsqu'elle rencontre un de ses anciens professeurs, plus âgé, dans l'habituel troquet qu'elle fréquente après son travail. S'ensuit une suite de rencontres et rendez-vous plus ou moins voulus, entre Tsukiko et celui qu'elle appelle le Maître, qui vont donner naissance à une affection profonde et sincère.

Quel plaisir de retrouver Tsukiko et son Maître, cette fois-ci dans un manga en deux tomes ! L'adaptation est fidèle et les chapitres correspondent à ceux du roman, c'est-à-dire un chapitre par rencontre ou promenade avec le Maître (excepté les deux derniers qui sont adaptés d'une courte et très jolie histoire d'Hiromi Kawakami publiée séparément, mais avec les mêmes personnages). On retrouve les mêmes situations et certains dialogues, accompagnés cette fois-ci des attitudes physiques des personnages, notamment des réactions du visage que le mangaka a su rendre très réalistes. J'ai d'ailleurs beaucoup aimé le trait, fin et élégant, de Taniguchi qui illustre à merveille l'atmosphère que j'avais ressenti en lisant le roman : un sentiment épuré, simple, pudique, une douce et délicate mélancolie. J'ai beaucoup aimé voyagé dans le Japon d'Hiromi Kawakami, dessiné par Taniguchi, entre les repas dans les bars (toutes ces spécialités me donnent très envie) où le saké coule à flot et, les promenades à la fête des cerisiers ou en forêt pour la cueillette des champignons. Ce très beau manga m'a donné envie de replonger dans le roman !

Quelques images pour mieux se faire une idée :





Avec ce manga, je participe au challenge Dragon 2012 de Catherine !


jeudi 5 avril 2012

Manazuru d'Hiromi Kawakami

Sur un coup de tête, Kei décide de se rendre à Manazuru, petite station balnéaire. Son mari, Rei, a disparu depuis dix ans sans qu'elle sache s'il est mort ou vivant. Kei vit avec sa fille Momo et sa mère, et entretient une relation avec Seiji, un homme marié. Se retrouver seule au bord de l'eau à Manazuru va être l'occasion de revenir sur sa vie passée avec Rei pour tenter de découvrir la vérité qui se cache en elle. L'occasion enfin d'aller de l'avant.

J'ai tout d'abord été surprise par les éléments fantastiques, surnaturels qui parcourent le récit. En effet, Kei n'est pas une femme tout à fait comme les autres : elle est parfois suivie par des ombres, elle ressent des présences et voit des choses que les autres ne voient pas. Elle n'a jamais parlé à personne de ce phénomène. A Manazuru, c'est une ombre, qui se révèle être une femme, qui la suit et qui avoue connaitre Rei, son mari. Celle-ci va pousser Kei à repenser à Rei, à chercher dans ses souvenirs, à relire le journal intime de son mari pour y trouver une raison à son départ. Et sur son journal, apparaît le nom de Manazuru... Peut-être est-ce pourquoi Kei se sent attirée par cette ville au point d'y retourner plusieurs fois, seule ou avec sa fille.

Aller à Manazuru, c'est aussi l'occasion pour Kei de revenir sur la relation compliquée avec sa fille arrivée à un âge où elle se pose des questions sur son père. Kei voit avec douleur sa fille s'éloigner d'elle sans qu'elle puisse y faire grand-chose. Elle voit également sa propre mère vieillir et prend conscience qu'elle n'est pas éternelle. Enfin, elle s'interroge sur sa relation avec Seiji, cet homme marié et père de trois enfants, relation qui dure depuis des années, bien plus finalement que son propre mariage avec Rei.

Comme dans les deux autres romans d'Hiromi Kawakami (Les années douces ; La brocante Nakano), il y a très peu de rebondissements dans cette intrigue, mais beaucoup d'introspection. L'accent n'est pas du tout mis sur l'action, mais sur l'état d'esprit de Kei, sur ses questionnements, ses doutes, ses souvenirs, ses visions, ses sentiments... Le tout avec toujours une belle écriture empreinte de poésie que l'auteure manie à merveille, et à laquelle la traductrice, Elisabeth Suetsugu rend hommage. Au final, j'ai beaucoup aimé ce roman où se mêlent tristesse, mélancolie et espoir, saupoudrés de quelques éléments extraordinaires.

Un extrait : 

Mon mari souhait-il mourir ? 
Ou bien a-t-il disparu parce qu'il voulait vivre ?
A moins que... Après tout, vivre ou mourir étaient peut-être des choses qui n'entraient pas dans sa réflexion, qui sait ? Les arbres sont devenus clairsemés, le chemin s'est élargi. La route aboutissait à un rond-point. Un autobus était arrêté au terminus, j'étais certaine que c'était celui qui m'avait dépassée tout à l'heure. Le chauffeur n'était pas dedans. La porte était ouverte.
Soudain, le ciel s'est élargi. La mer était juste en bas. La crête des vagues se défaisait dans une écume blanche. Je suis restée un moment à regarder, et j'ai vu des gens descendre vers les vagues qui se brisaient contre les rochers, le long de la pente sinueuse. Ils n'étaient pas plus grands que mon doigt.
En sautant d'ici, la mort serait instantanée. A peine cette idée m'était-elle venue à l'esprit que je m'en suis presque mordu les lèvres. Mourir tout de suite... Non que l'expression soit blasphématoire en elle-même, mais je me suis sentie sans force, comme engourdie de cette mollesse qui précède la fièvre. La mort n'était pas si loin que je puisse me jouer d'elle. Elle n'avait pas d'urgence, et pourtant...


Deuxième participation au challenge de Catherine !


jeudi 15 mars 2012

Après le tremblement de terre d'Haruki Murakami

Recueil de nouvelles, Après le tremblement de terre s'attache à raconter les réactions de Japonais suite au terrible tremblement de terre survenu en 1995 à Kobe. Les personnages imaginés par Haruki Murakami, femmes, hommes, de tous âges et conditions, ont chacun une façon bien particulière de réagir : certains quittent leurs proches pour une nouvelle vie, d'autres se rapprochent et se lient. D'autres enfin acceptent leur passé et avancent dans leur vie. 

C'est toujours avec une plume délicate et contemporaine qu'Haruki Murakami nous plonge dans ces récits. Il manie avec talent le quotidien banal et routinier d'un Japonais vivant à notre époque, à l'étrange et l'absurdité de situations totalement burlesques. Ainsi dans Crapaudin sauve Tokyo, Katagiri, qui se décrit comme une "homme on ne peut plus ordinaire. Plus ordinaire que la moyenne, même", rencontre une énorme grenouille, de deux mètres de haut, qui parle et qui lui demande son aide pour aller battre Lelombric, un ver géant vivant sous terre, responsable des tremblements de terre. Le plus souvent, l'étrangeté des situations est plus subtile et passe par des personnages qui "savent" et qui aident les personnages à se retrouver (une vieille voyante, un guide, un artiste..) et par des rêves ou cauchemars récurrents.

Dans ce recueil, aucun texte ne se ressemble :

Un ovni a atteri à Kushiro raconte l'histoire de Komura, quitté par sa femme suite au tremblement de terre, et chargé par un collègue de bureau de transporter une mystérieuse boite.

Paysage avec fer :  trois amis se retrouvent devant un feu de camp sur la plage. Comment se sont-ils rencontrés ? Pourquoi une telle obsession pour les feux de camp ?

Tous les enfants de Dieu savent danser : Yoshiya croit reconnaître son père, qui a abandonné sa mère avant sa naissance, dans le métro et décide de le suivre.

Thaïlande : Satsuki, docteure spécialiste de la thyroïde, décide de passer quelques jours en Thaïlande et rencontre Namit qui va la guider bien plus loin qu'elle n'imaginait.

Galette au miel est ma nouvelle préférée. Il s'agit d'une belle histoire d'un triangle amoureux entre trois amis d'enfance, deux hommes et une femme, réunis autour d'une petite fille espiègle.

Mon avis général sur ces nouvelles est mitigé. J'apprécie toujours autant l'écriture de Murakami, les thèmes qu'il aborde, et ce mélange de réel et fantastique. Ici, en plus, le sujet est fort et ne manque pas d'actualité : après le tremblement de terre, tous ces personnages se remettent en question et cherchent comment changer leur vie. Mais certaines nouvelles m'ont semblé ne pas avoir de fin : tout commence bien, l'intrigue est intéressante, et à la fin, déception, il ne se passe rien et rien n'est vraiment fini. Parfois, je n'ai pas su où l'auteur voulait en venir. Est-ce le genre particulier de la nouvelle qui m'a donné cet arrière-goût d'inachevé ? En tout cas, cela ne m'empêchera pas de revenir aux romans d'Haruki Murakami qui m'attendent sur mes étagères !

Extraits :

C'est alors, à la vue des flammes dans la nuit, que Junko ressentit soudain quelque chose. Quelque chose de profond. Une sorte de bloc d'émotion, aurait-on pu dire, car c'était trop vivant, cela avait un poids trop réel pour être simplement appelé une idée. Cela disparut aussitôt, laissant une sensation étrange qui lui serrait le cœur, comme un souvenir nostalgique, après avoir parcouru tout son corps. Cela lui donna la chair de poule sur les bras, pendant un bon moment. Paysage de fer

Je crois que c'est parce qu'elle a trop regardé les informations. Les images du tremblement de terre de Kobe sont sans doute trop impressionnantes pour une petite fille de quatre ans. C'est depuis le tremblement de terre qu'elle se réveille toutes les nuits. Elle dit que c'est un vilain monsieur qu'elle ne connaît pas qui vient la réveiller. Elle l'appelle "le Bonhomme Tremblement de terre". Il la réveille pour la faire rentrer de force dans une petite boîte. Une boîte qui n'est pas du tout de taille à contenir un être humain. Elle se débat pour ne pas y entrer, mais il la tire par la main et la plie en quatre en faisant craquer ses articulations pour la mettre de force dedans. C'est à ce moment-là qu'elle se réveille en hurlant. Galette au miel

Avec ce titre, je participe pour la première fois au Challenge Dragon 2012 de Catherine !

lundi 31 octobre 2011

1Q84, Livre 1 : Avril-Juin de Haruki Murakami

1Q84 est l'histoire de deux personnages, Tengo et Aomamé, vivant tous deux au Japon en 1984. Tengo est un professeur de mathématiques et écrivain à ses heures perdues bien qu'il n'ait encore jamais publié. Komatsu, éditeur d'une célèbre revue, lui demande de réécrire La Chrysalide de l'air, l'œuvre de Fukaéri, une jeune lycéenne dyslexique, afin qu'elle soit présentée au prix des Jeunes Auteurs. Tengo émet d'abord des doutes quant à la moralité de cette idée. Mais après avoir lu le manuscrit, il est complètement submergé par le potentiel du texte et accepte de le remanier. Tengo rencontre Fukaéri et découvre alors l'existence d'une secte religieuse, les Précurseurs, dont Fukaéri semble s'être échappée. 
Aomamé, quant à elle, est une belle jeune femme de 29 ans, qui exerce le métier de professeur de sport et... de tueuse à gages. Elle est recrutée par une vieille femme riche qui a créé un refuge pour femmes battues et maltraitées. Lorsque la justice est incapable d'aider ces femmes, la vieille femme fait appel à Aomamé et son pic à glace. Un jour, Aomamé remarque des choses étonnantes : les uniformes et armes des policiers ont changé suite à de violentes émeutes dont elle n'avait jamais entendu parler alors qu'elle suit la presse régulièrement et tout le monde semble au courant, sauf elle ! Quand une deuxième lune apparaît dans le ciel sans étonner le moins du monde les gens qui l'entourent, Aomamé comprend qu'elle vit à présent dans un monde parallèle, l'année 1Q84, et qu'elle est la seule à se souvenir du monde originel, l'année 1984.
Petit à petit, on découvre des liens entre Tengo et Aomané, et leurs histoires respectives. Tout semble tourner autour de la Secte des Précurseurs et des Little people, dont Haruki Murakami se plaît à garder le mystère.

Mon avis :  

L'histoire est un peu longue à a se mettre en place, car, avec ce premier tome, Murakami présente le contexte : les personnages et leur passé, la secte des Précurseurs et son origine. Ce qui donne d'assez longs passages de dialogues ou de récits personnels, et peu d'action. Mais Murakami a le don d'éveiller l'intérêt du lecteur dans son récit. Petit à petit, l'auteur glisse des éléments fantastiques, qui viennent perturber le lecteur et le garder attentif et actif :  je n'ai cessé de m'interroger, de chercher à relier tel passage à tel passage, de relier Tengo à Aomamé. L'histoire n'en devient que plus captivante et  Murakami excelle dans l'introduction du fantastique, du "bizarre" à petites touches insidieuses.

Les thèmes évoqués sont divers et variés : les sectes religieuses, l'Histoire, les relations familiales, la violence envers les femmes, la sexualité mais aussi l'écriture. Les personnages, bien qu'au premier abord un peu froids, deviennent attachants au fil des flashbacks du récit. Ils ont en tout cas une personnalité très riche et une histoire hors du commun.
1Q84 fait référence au roman 1984, fameuse dystopie de George Orwell : en effet, les protagonistes de 1984 vivent dans une année "imaginaire", inventée par Orwell, tandis qu'Aomamé se retrouve dans un monde parallèle, le monde 1Q84.

Dans le tome 1 de 1Q84, les éléments de l'intrigue (complexe) se mettent en place : c'est le premier tome d'une trilogie, le tome 2 est déjà en librairie et le tome 3 sortira en mars 2012. On se pose donc beaucoup de questions en lisant, et on obtient peu de réponses à la fin de ce tome. Une fois le livre terminé, on a qu'une seule envie : courir en librairie acheter le tome 2 !

Un extrait :

1Q84 - voilà comment je vais appeler ce nouveau monde, décida Aomamé. 
Q, c'est la lettre initiale du mot Question. Le signe de quelque chose qui est chargé d'interrogations. [...]
Que cela me plaise ou non, je me trouve à présent dans l'année 1Q84. L'année 1984 que je connaissais n'existe plus nulle part. Je suis maintenant en 1Q84. L'air a changé, le paysage a changé. Il  faut que je m'acclimate le mieux possible à ce monde lourd d'interrogations. Comme un animal lâché dans une forêt inconnue. Pour survivre et assurer ma sauvegarde, je dois en comprendre au plus tôt les règles et m'y adapter.


Ceci est ma participation aux Matchs de la rentrée littéraire : merci à Rémi Gonseau de PriceMinister et aux éditions Belfond pour l'envoi du livre !

Challenge de Hérisson !

mardi 30 août 2011

La brocante Nakano de Kawakami Hiromi

Mademoiselle Hitomi Suganuma travaille à la brocante Nakano, du nom de son propriétaire, un homme âgé et séducteur qui remplit sa boutique de tout un bric-à-brac d'objets, mais d'aucune antiquité. Avec elle, travaille Takeo et, de temps en temps, Masayo, la soeur de M. Takano leur vient en aide. Au fil des saisons, les récupérations d'objets se succèdent et les clients, tous plus ou moins insolites, défilent.

Chaque chapitre tourne autour d'un objet ou d'un client : objet maudit, client très porté sur le sexe, tous donnent lieu à des situations inédites. Derrière ces petites scènes, Kawakami Hiromi nous donne à voir l'évolution des relations entre les personnages principaux dans leurs dialogues et leurs actes. Les relations amoureuses sont à l'honneur : celle balbutiante d'Hitomi et Takeo, celles de M. Nakano qui a femme et maitresses, et celle de Masayo sa sœur.

Je n'ai pas entièrement retrouvé le charme des Années douces de Kawakami Hiromi, que j'avais vraiment aimé. Les situations, les lieux m'ont moins touchés, la beauté du Japon (je pense à la Fête des Fleurs) y est moins présente, même si j'ai apprécié les scènes de repas. Il y a beaucoup de bavardages dans ce roman très doux, et peu d'action. Cependant, certains personnages sont touchants ou m'ont fait sourire. La lecture est plaisante même si ce n'est pas vraiment un roman que l'on lit sans pouvoir s'arrêter, et qu'au contraire, chaque chapitre peut se lire séparément.

Extrait : 

Brusquement, il m'a enlacée. Non seulement la pluie me dégoulinait dans le dos, mais Takeo me couvrait de son corps ruisselant, j'étais trempée. Il me serrait très fort. J'ai répondu à son étreinte. J'ai pensé que ce que je ressentais pour lui à cet instant était terriblement différent de ce qu'il éprouvait pour moi. L'idée de ce décalage m'a donné le vertige.

vendredi 8 juillet 2011

Le chat qui venait du ciel de Hiraide Takashi

"Voici un roman touché par la grâce, celle d'un chat "si petit et si frêle qu'on remarquait tout de suite ses oreilles pointues et mobiles à l'extrême". Quand un jeune couple emménage un jour dans le pavillon d'une ancienne demeure japonaise, il ne sait pas encore que sa vie va s'en trouver transformée. Car cette demeure est entourée d'un immense et splendide jardin, et au cœur de ce jardin, il y a un chat. Sa beauté et son mystère semblent l'incarnation même de l'âme du jardin, foisonnant d'oiseaux et d'insectes. [...]"

À la lecture de cette quatrième de couverture et bien sûr du titre, je me suis attendue à découvrir l'histoire d'un petit chat, pas ordinaire mais très spécial. Dès le début l'auteur laisse imaginer que bien de choses vont se passer ("Plus tard, en y réfléchissant, j'ai compris  que c'était à cet instant que les choses s'étaient déclenchées" p.9), faisant même appel à la notion de destin, de fatalité, pour constituer une aura de mystère autour de ce petit Chibi qui "était une merveille : la robe blanche parsemée de taches rondes d'un gris noir légèrement nuancé de marron clair comme il est fréquent d'en voir au Japon". (p.14)

Seulement voilà, il ne se passe quasiment rien dans ce court roman de Hiraide Takashi. On assiste à différentes scènes entre le chat et le couple qui vont peu à peu développer une forte relation. Le chat joue dans le jardin, le chat dort, le chat visite le pavillon pour la première fois, on donne à manger au chat, etc. Certes, ce chat est attachant, très mignon, joueur et il ne se laisse pas prendre aux bras, mais là rien de bien extraordinaire. Il n'appartient pas au couple, mais au petit garçon de la maison voisine, pour lequel il se presse de quitter le pavillon tous les matins à la même heure afin d'assister au départ du jeune garçon qui se rend à l'école. Voilà l'acte le plus "étonnant" de ce petit chat mystérieux...

La relation entre le couple et Chibi est très forte, et se révèle surtout à la disparition du petit chat. L'homme n'aime pas particulièrement les chats, mais la rencontre avec Chibi le bouleverse. Quant à sa femme, "qui comprend admirablement les animaux et tous les êtres vivants en général", elle le considère comme un don du ciel, se met à espérer que Chibi leur appartienne, tout en le voyant chaque fois quitter leur pavillon comme bon lui semble. Le couple n'a jamais vraiment voulu d'enfant, mais on comprend que Chibi est un peu le leur. Ils vivent alors, surtout la femme, sa disparition comme la perte de leur propre enfant.

Il y a quand même de beaux passages dans ce roman, notamment les descriptions du jardin qui constitue un élément à part entière de la maison, et qui, peu à peu, est laissé à l'abandon, à l'oubli. C'est aussi un roman  sur la perte des êtres chers : l'homme assiste aux derniers instants de l'un de ses proches amis, malade. Mais malgré tout, j'ai été assez déçue par ce roman, qui ne correspondait pas vraiment à ce que j'attendais, et je me suis même un peu ennuyée.

Les extraits sont extraits de l'édition Picquier Poche.

vendredi 27 mai 2011

Le Bureau des chats de Miyazawa Kenji

Miyazawa Kenzi est un poète né au Japon en 1896. Il est l'auteur de nombreux poèmes, contes et essais dont la valeur n'a été (re)connue que bien après sa mort, en 1933, et qui font de lui un des auteurs les plus lus au Japon. En France, la plupart de ses écrits ont été publiés par Le Serpent à plume.

Le Bureau des chats est un petit recueil de cinq contes, écrits vraisemblablement à partir de 1918, et publiés, pour certains, à partir de 1934.

Les Jumeaux du ciel raconte l'histoire de Chun et Pô qui, toutes les nuits, accompagnent à la flûte la Ronde des Étoiles. Dans le premier chapitre, les jumeaux assistent à la bataille du Corbeau et du Scorpion. Dans le second chapitre, les jumeaux sont trompés par la Comète, surnommée la Baleine du Ciel, qui leur joue un vilain tour.

L'araignée, la limace et le blaireau sont trois grands champions et rivaux, mais de quoi au juste ?

Le Bureau des chats : fantaisie autour d'une petite mairie met en scène quatre chats qui travaillent au "Sixième Bureau des chats, dont la principale activité consistait à faire des recherches sur l'histoire de ces félins ainsi que sur la géographie". L'un deux, Kama, parce qu'il est "différent", subit les moqueries et méchancetés de ses collègues.

Dans La Vigne sauvage et l'arc-en-ciel, un arbuste loue la beauté d'un arc-en-ciel.

Enfin, Le faucon de nuit devenu étoile, est un oiseau laid et faible, moqué par les autres oiseaux et menacé par le Faucon qui veut l'obliger à changer de nom.

N'ayant jamais lu ou presque de littérature japonaise, je découvre ici un univers différent, onirique et majestueux, parsemé de pointes d'humour et surtout, un univers d'inspiration bouddhique, que l'on ressent dans l'amour et la compassion pour toutes formes de vie (animaux, plantes ici) qui émerge de ce recueil. On y retrouve la question du bien et du mal, de la discrimination et de la religion.. Dans cet univers, la nature, le ciel et les étoiles sont omniprésents.

Extraits :

Si les autres chats sont de naissance blancs, tigrés ou autres, il n'en va pas de même des chats bistre qui ont le museau et les oreilles noirs de suie (ils ont en effet l'habitude de dormir dans les fourneaux de cuisine). On désigne sous le nom de kama ces chats qui ont plutôt l'air de blaireaux que de chats, sans qu'il soit possible de préciser la raison de cette ressemblance. (Le Bureau des chats, p.60)

Regardez là-bas le ciel de ce beau vert diapré de malachite. Bientôt le soleil passera, et lorsqu'il s'enfoncera dans les montagnes, l'horizon prendra la couleur des pétales d'onagre. Avant peu, les nuances terniront et céderont la place au reflet argenté du crépuscule. Puis viendra la nuit émaillée d'étoiles. Où serais-je alors ? Les belles collines que j'ai maintenant sous les yeux, les prairies se dégradent, puis s'effondrent. (La Vigne sauvage et l'ar-en-ciel, p.80)

Ces extraits sont issus de l'édition Picquier poche. Vous pouvez lire le début de Les Jumeaux du ciel sur le site des éditions Picquier.
Plus d'informations sur Miyazawa Kenji ici.